Commence le : 08/03/2022 à 18h 30

Catégorie :Activités

Adresse :

YSSINGEAUX – Mediathèque

Description:

café philo du 8 mars 2022 18h30 à la médiathèque d’Yssingeaux entrée libre et gratuite pass sanitaire obligatoire.

Voici le texte qui servira de point de départ de notre débat sur la valeur de l’attente:

« Il est donné à très peu d’esprits de découvrir que les choses et les êtres existent et sans doute devons nous nous en féliciter. La découverte d’une existence autre que la nôtre produit un saisissement dont il est malaisé de se remettre » Simone Weil
Cette citation nous semble avoir aucun rapport avec le thème proposé qui est la valeur de l’attente et pourtant nous allons voir que l’attention que nous portons aux autres et au monde qui nous entoure, attention qui est selon Simone Weil une vertu rare mais primordiale requiert une certaine conception du temps qui est à rebours de l’injonction à l’immédiateté, à la réactivité qui est le mot d’ordre de notre société contemporaine.
L’attente est d’emblée perçue d’une manière péjorative. On n’aime pas les êtres lents, on ne supporte pas ceux qui sont en retard, on a du mal avec les gens hésitants, indécis, le bégaiement épuise notre patience. On presse celui qui met longtemps à conclure un raisonnement et on se demande où il veut en venir. La lenteur est vue comme un handicap, la rêverie comme du temps perdu, l’ennui s’identifie à l’angoisse malsaine, celui qui flâne est mal vu et l’attente s’identifie à l’espérance vaine et passive de jours meilleurs. L’obsession de notre époque, c’est de perdre son temps mais de quel temps parlons-nous ? Voilà toute la question ?
Il est certain que dans le contexte fébrile où nous vivons, l’attente nous parait synonyme de passivité et de résignation. Un chef d’Etat qui n’est pas réactif serait une catastrophe dans un contexte où il lui faut agir vite et bien mais même dans ce contexte d’urgence, il ne faut pas confondre, action et impulsivité. Les grecs appelaient le bon moment pour agir le « kairos », c’est-à-dire attendre le moment où l’on a le plus de chance de réussir. Même dans le cas d’urgence extrême, le chef d’Etat doit prendre le temps de réflexion avant de dire ou d’entreprendre l’action qui lui parait la plus juste et la plus efficace en prévoyant l’incidence qu’aura son action à court et si possible à long terme.
Notre répugnance à considérer l’attente comme une attitude passive animée d’espoir illusoire vient du fait que nous confondons action et illusion, temps de l’horloge rythmé par l’exigence d’une société dont la technologie nous invite à réagir tout de suite pour être «  performant » et le temps de notre conscience intime, celui qui ne se mesure pas en minute et en seconde qui est celui de notre sensibilité et qui fait la qualité de notre vie profonde.
Simone Weil, encore elle, disait qu’un véritable travail au sens humain du terme c’est celui qui nous permet de contempler le résultat de notre travail. Le plus humble travail, par exemple le fait de balayer une pièce et de faire le ménage nécessite un temps d’arrêt où l’on souffle et l’on est heureux de regarder la maison propre. Mais le travail qui obéit à une cadence aveugle et qui nous force à suivre cette cadence infernale n’est pas un véritable travail. Je peux répondre à des mails toute la journée, mais si ces mails s’accumulent sans cesse et me soumettent à une cadence infernale, cela devient mécanique et sans joie. Le travail à la chaine, c’est aussi le travail du médecin ou de l’infirmière qui n’a plus le temps de bien faire son travail et qui va commettre des erreurs dues à cette cadence qui s’impose à lui ou à elle.
Il faut alors comprendre que l’homme a besoin de marquer une pause et cette pause c’est l’attente. « Attends un peu je vais réfléchir » dit on à quelqu’un qui attend une réponse immédiate.
L’attente, loin d’être passive et angoissante peut être créatrice. L’homme impulsif qui veut tout, tout de suite a une attitude infantile. L’homme qui veut faire le plus de choses possibles raisonnent quantitativement et non qualitativement. C’est ainsi que l’on peut passer à côté de sa vie en ignorant ses véritables désirs et aspirations, en se nourrissant de faux semblant sans la moindre véritable attention aux êtres et au monde qui nous entoure.
Le fait de ne pas se hâter, de prendre le temps de vivre, de se contenter de l’émerveillement du monde, voilà qui n’a rien à voir avec de la passivité. Au contraire, c’est peut être un art. Et ce n’est pas forcément une attitude de l’homme vieux, c’est aussi un art de vivre qui concerne la jeunesse qui découvrent que l’injonction de la réactivité peut gâcher le temps précieux de la jeunesse. C’est ainsi qu’il faut laisser à l’enfance des moments de pause, même d’ennui pour que la dictature de la performance ne gâche pas ce moment précieux où l’enfant joue avec son imagination, invente des mondes et s’adonne à une rêverie qui devient le socle de ses aspirations futures. L’enfant a besoin de ce que l’on appelle à tort des temps « morts ». Il a besoin aussi de frustration pour se construire. L’attente de Noël a quelque chose de magique qui est parfois gâchée par le côté mercantile des cadeaux. Le jeune enfant peut jouer avec n’importe quoi et le jouet sophistiqué le lasse bien vite.
De même, la lecture consacre cette idée de la vertu de l’attente il faut faire l’effort de lire d’imaginer sans connaitre la fin. Cela demande du temps et un travail de l’imagination qui invente à partir de mots tout un univers. Plus l’enfant est habitué aux livres avant même de savoir lire, plus il aura cette capacité à « attendre » la fin et plus le plaisir de la lecture sera grand. Le jeune enfant peut d’ailleurs vouloir recommencer la même histoire comme un rituel, cela montre qu’il y a quelque chose qui enclenche son imaginaire et qui est irremplaçable.
L’attente a une valeur parce qu’elle est capable de différer l’accomplissement du désir. Considérer que le désir doit être absolument assouvi c’est mal connaitre ce qu’est le désir qu’il faut différencier du besoin. Le désir humain se nourrit lui aussi de l’imaginaire. Le désir vise des possibles, des idéaux qui ne seront jamais vraiment atteint. C’est ce qui caractérise l’homme : désirer l’impossible. Mais ce n’est pas une chimère, de même que le rêveur n’est pas forcément un être faible qui n’arrive pas à agir et à affronter la réalité.
Tout ce qui s’est créé en science, en art, en philosophie procède de ce type de désir qu’il faut bien différencier d’une passion mortifère qui mène à la folie. Il y a un côté totalement imprévisible chez l’humain c’est pourquoi l’histoire ne peut être la répétition du même, ce qui l’on voit actuellement. Assouvir tout de suite son désir est de l’ordre de la pulsion, savoir différer l’accomplissement de ce désir peut être le signe de la sagesse et d’une reconnaissance de la qualité de ce désir. Rousseau disait «  Malheur à qui n’a plus rien à désirer » Ce qui veut dire que l’absence de désir est le contraire du bonheur supposé. Le désir exige un élan de vie qui est autre chose qu’un manque, c’est ce qui soutient notre énergie de vie. Il ne s’agit pas de désirer toujours plus ce qui est la mentalité du consommateur, mais de désirer toujours mieux c’est-à-dire savoir reconnaitre dans ses désirs, ce qui va m’élever et non me rabaisser. Savoir attendre, faire preuve de patience, aimer flâner au hasard dans une ville sans rien prévoir à l’avance en laissant une place pour le hasard des rencontres, voilà des attitudes qui sont le signe d’une autre signification du temps. Ce n’est pas une attente angoissée c’est une attente de ce que peut m’offrir la vie sans forcément pouvoir cerner le but de cette attente.
Ce qui rentre en jeu ici c’est la différence que fait Bergson entre le temps de l’horloge et le temps intime qu’il appelle la durée. Le temps de l’horloge c’est le temps dont nous avons besoin pour vivre en société, c’est celui qui scandent notre vie et notre mémoire mais la durée c’est le temps qui échappe à notre mesure, c’est le temps des sensations, des émotions de l’intimité. On peut dire qu’un voyage en train a duré une heure mais on peut dire aussi que cela m’a paru long ou court en fonction de mes rêveries de mes pensées, de mon état d’esprit.
Ne pas être attentif à cette notion de durée, c’est passer à côté du temps de la conscience, de la méditation, de la réflexion. Et c’est aussi ce que Simone Weil appelle le temps de l’attention. Si j’ai peur d’être en retard et si je passe devant un paysage magnifique, je ne peux l’apprécier. Je ne le vois pas car je suis tout entier dans l’action qui consiste à gagner le plus de temps possible pour rattraper mon retard. Par contre si je décide de regarder vraiment autour de moi, de m’intéresser au moindre geste au moindre regard, alors je vais découvrir que le monde et les êtres qui m’entourent sont extrêmement intéressants. Ce temps de l’attention est une forme d’attente, savoir attendre pour découvrir des êtres que je côtoyais sans y prêter attention. C’est le sens de la leçon que donne le renard au petit prince dans le livre de ST Exupéry. S’approcher tout doucement, un peu plus chaque jours vaincre les barrières de la défiance et accepter les risques de la confiance, avouer sa vulnérabilité c’est cela apprivoiser. Les liens que l’on entretient avec les autres sont affaire d’attente et de patience non pas d’attente illusoire, on sait qu’il y a un risque à faire confiance à quelqu’un, mais on relève le défi. C’est la grande différence entre l’intelligence qui dissèque, qui analyse et recommande la prudence et le pari de l’amour qui volontairement fait le choix du risque de la confiance puisque que l’on n’a jamais la certitude intellectuelle de ne pas être trahi.
«  Il faudrait accomplir toutes choses et même et surtout les plus ordinaires, ouvrir une porte, écrire une lettre, tendre une main avec le plus grand soin et l’attention la plus vive, comme si le sort du monde et le cours des étoiles en dépendaient et d’ailleurs il est vrai que le sort du monde et le cours des étoiles en dépendent » Charles Juliet

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