Voici  le cours que je n’ai pas pu donner à cause de la situation actuelle : une réflexion sur la notion de nature en philosophie et ce que nous sommes en train de vivre.  C’est un essai que je vous propose en toute humilité et qui pourra, je l’espère, vous montrer comment cette notion de nature peut avoir des sens très différents voire contradictoires, c’est pourquoi il faut manier ce terme en toute prudence notamment en ce qui concerne  ce que l’on nomme « nature humaine ». J’espère que vous aurez quelque plaisir à lire ce cours ainsi que le beau texte de Platon sur le mythe de Prométhée qui se trouve à la fin du cours.

Qu’est ce que la nature pour la philosophie ?

Cours public de philosophie pendant le confinement

Introduction

Même si l’on a l’impression que le terme de nature semble bien éloigné de nos préoccupations urgentes actuelles, il faut se rendre compte que notre rapport à la « nature » terme qu’il faudra définir, est la toile de fond de tous les problèmes que l’on est en train de vivre.

Il y a d’une manière évidente, celui posé par le réchauffement climatique qui est directement lié à la manière dont nous traitons les ressources naturelles comme si elles étaient inépuisables et tous les dommages qui s’en suivent mais plus évident encore en ce moment, il y a les questions que l’on se pose concernant la source de cette pandémie qui bouleverse profondément nos vies et qui serait liée à la consommation de certains animaux en Chine qui aurait provoqué le passage de ce virus à l’homme. Cette pandémie pose alors le problème de la vie, de ce qu’est la vie et le vivant. Or la nature c’est justement la vie sous tous ses aspects.

Ce que nous vivons actuellement, c’est peut être la redécouverte de ce que la nature représente pour nous et aussi que nous sommes nous même une part de la nature, c’est-à-dire des êtres confrontés à la vulnérabilité et aussi à la finitude, c’est-à-dire que le risque de mort devient brusquement une réalité concrète, comptabilisée, effrayante qui nous rappelle ce que l’on repousse toujours « à plus tard ». Ce n’est pas pour rien que le livre le plus lu en ce moment dans le monde, c’est  La Peste de Camus.

.On a beau se dire que la science médicale dispose de moyens ultra sophistiquées, que les chercheurs vont trouver bientôt un vaccin, que ce n’est pas comparable aux épidémies de peste et de choléra, tout cela s’écroule devant le constat de la pénurie de masques et les contradictions des discours relayés par les médias. Nous commençons à comprendre que la science n’est pas toute puissante devant l’évolution du vivant et que rien ne peut nous garantir que cette épidémie ne pourrait pas se reproduire à court terme. On est loin de l’idéologie transhumaniste qui nous promet l’immortalité ! Cette épidémie devrait nous rendre plus humble.

 

Nous sommes donc perplexes et effrayés même si cette crise sanitaire révèle des comportements humains qui montrent que nous pouvons tous créer à notre niveau de la chaleur humaine. En ce sens, le vrai visage de ce que l’on appelle « le peuple » se révèle d’une manière authentique. Les priorités sont bouleversées mais à côté des grands discours, il y a les actes. Et il y a actuellement une grande beauté de ces actes qui tranchent avec le défaitisme des discours d’avant la crise sanitaire.

Quel rapport la philosophie entretient-elle avec la nature ?

  • D’abord, pour la philosophie contemporaine, l’homme fait partie de la « Nature » qu’il le veuille ou non et il l’a oublié.[1]

La nature est un thème qui fait partie de la mondialisation et c’est un thème plus angoissant que souriant. En ce qui concerne le réchauffement de la planète, la nature se présente comme un élément que l’on a tellement exploité « qu’elle prend sa revanche » dit on et se rappelle à notre vulnérabilité. En ce qui concerne le corona virus l’opinion publique y voit une sorte de « revanche » de la nature. Nous constatons avec stupéfaction que l’homme a complètement oublié qu’il fait lui-même partie de la nature et qu’un tout petit micro organisme peut semer la pagaille dans toute l’organisation sociale, économique et politique du monde.

Cette crise sanitaire sans précédent nous rappelle notre dépendance à la nature et notre vulnérabilité. Alors que l’on pouvait toujours se cacher l’urgence du réchauffement climatique en se disant que ce n’était pas grave et que la fin du monde n’était pas pour demain malgré tous les avertissements des scientifiques, la crise du corona virus nous force à reconnaitre que notre vie tient à un fil et que toute notre technologie ne nous met pas à l’abri des épidémies à répétition.

C’est extraordinaire qu’un micro organisme même pas vivant qui est juste une sorte de « code » provoque un désordre hallucinant d’une puissance incroyable alors qu’il est minuscule. Il n’est même pas un être vivant il est un fragment d’ADN et il a une capacité de nuisance inversement proportionnel à sa taille et il fait partie de la nature  comme nous faisons partie également de la nature du vivant. Ce microorganisme semble se plaire chez l’homme alors qu’il logeait chez l’animal.

Mais avant toute chose il faut reconnaitre que cette notion de nature n’a pas toujours le même sens en philosophie. En fait ce terme de Nature est polysémique. 

  • Les différents sens du mot « nature » dans l’histoire de la philosophie

Le mot « nature » pour la philosophie est un mot piège, comme le mot bonheur, comme le mot liberté, on y trouve tout et son contraire. Par exemple on dit que la nature fait bien les choses mais on déplore les tremblements de terre et les maladies et l’on parle de nature « aveugle ». On parle de nature humaine mais on distingue l’homme de l’animal en montrant qu’il n’est pas un animal comme les autres, qu’il doit se conduire en être responsable alors que l’on ne peut reprocher à un lion de dévorer une gazelle puisque c’est sa nature qui le veut ainsi. D’autre part on parle de la nature du caractère d’un individu sous entendant qu’il y aurait de « bonne nature » au sens de bon tempérament et de mauvaise nature au sens de « mauvaise graine » au sens où tout individu serait déterminé d’avance à se conduire bien ou mal quelque soit l’éducation ou l’histoire personnelle qu’il a vécue. On voit ici qu’il faut prendre des précautions pour utiliser ce terme, surtout quand on veut en faire une norme expliquant tout comportement. A notre époque où le mot nature renvoie aux problèmes du réchauffement de la planète on a tendance à sacraliser la notion de nature. On voit dans la nature une sorte de divinité capable de se venger du mal qu’elle a subi par notre faute. On renoue alors avec les croyances de l’antiquité où les dieux et les déesses représentent des forces naturelles. Ce n’est pas le cas de l’écologie. L’écologie insiste sur la notion d’écosystème. Un écosystème est un ensemble de vivants en interaction constitué de telle sorte qu’aucune espèce ne disparaisse mais qu’inversement aucune ne prolifère exagérément aux dépens des autres. Pour l’écologie la nature n’est ni bonne ni mauvaise mais il faut en parler en terme d’équilibre exactement comme la médecine chinoise peut définir la santé comme un équilibre. On voit dans le texte à la fin de ce cours que Platon déjà considérait la nature comme un écosystème dans son interprétation du mythe de Prométhée.

  • Donc en résumé, la nature en philosophie peut désigner la totalité du réel, par exemple, pour la philosophie de l’antiquité, la nature c’est l’ordre du cosmos et cet ordre est d’origine divine. L’homme se doit d’être inspiré dans sa propre vie par cet ordre. La nature s’identifie à tout ce qui existe et l’on doit prendre exemple sur cet ordre pour éviter l’ « Ubris », c’est-à-dire la démesure. Pour les anciens, il y a donc une analogie à faire entre ce que vit l’homme et ce qui se passe dans le cosmos. Et la question du mal reste centrale dans la philosophie antique et médiévale. Si l’ordre du monde est d’origine divine comment se fait il que le mal existe ? Certes le mal dont la cause est humaine peut être imputé à la violence, à la démesure des hommes mais les tremblements de terre et les maladies sont aussi un autre mal dont l’homme est innocent. Le thème du malheur provoqué par des phénomènes naturels opposera au 18ème siècle après le tremblement de terre de Lisbonne, Voltaire qui s’interrogeait sur l’origine divine de la nature et Leibniz qui affirmait que Dieu avait créé « le meilleur des mondes possibles ». On voit cette polémique dans le conte philosophique de Voltaire Candide[2] où Leibniz est caricaturé dans le personnage de Pangloss. Le virus qui fait des ravages actuellement fait partie de la nature. Il n’est ni bon ni mauvais, il existe tout simplement. C’est pour cela que l’expression être en guerre contre le virus n’a qu’une valeur analogique. La nature n’est pas notre ennemie comme pourrait l’être une nation belliqueuse qui nous force à prendre les armes.
  • La nature peut aussi s’opposer à l’artifice et désigne ce qui n’a pas été créé ou modifié par l’homme. Mais cette distinction n’est pas forcément facile à faire. Lorsque nous regardons un paysage il n’est jamais vraiment « sauvage », derrière les forêts, les prairies, il y a toujours eu une intervention de l’homme. La nature purement « naturelle » au sens sauvage du terme n’existe que dans des régions totalement désertiques et encore, on pourrait dire que la fonte des glaciers est le résultat indirect de l’intervention de l’homme. Donc même les paysages les plus sauvages portent indirectement la marque de l’intervention de l’homme.
  • En ce qui concerne l’homme, on peut opposer de la même façon ce qui est naturel (inné) à ce qui est acquis (culturellement). Mais comment distinguer vraiment les deux ? Notre personnalité est faite de prédispositions qui se développent et peuvent s’exprimer à l’intérieur d’un environnement culturel. Le petit de l’homme est totalement dépendant de cet environnement. Les études qui ont été faites sur les enfants sauvages le montrent bien.[3] Donc ce qui est valable pour les paysages est valable pour les êtres humains et aussi dans une certaine mesure pour certains animaux qui sans avoir de culture proprement dite ont une singularité qui dépend de leur environnement, (par exemple des animaux qui sont nés dans les zoos ne peuvent pas se débrouiller si on les lâche dans une nature « sauvage ». Ils ont été imprégnés par leur environnement).
  • Enfin lorsque l’on parle de « nature humaine », il y a un paradoxe qui contient tous les débats autour de notre attitude vis-à-vis des autres êtres vivants, les animaux notamment. Nous faisons partie de la nature humaine et en même temps nous sommes des êtres capables de juger de ce qui est bien ou mal : c’est notre dimension éthique, nous sommes responsables de nos actions et devons être capables d’assumer les conséquences de nos actes, même si nous sommes déterminés par tout ce qui nos environne, nos actes ne sont pas la conséquence d’une chaine causale systématique. Chez tout individu, il faut supposer une part d’indétermination que l’on appelle liberté et qui fait la différence entre un robot et une personne humaine. Ainsi nous ne pouvons pas invoquer la « nature » de notre caractère pour excuser un acte de violence. Il est donc dans la « nature »  de notre condition humaine de se retenir, « de s’empêcher » comme disait le père de Camus devant des atrocités de guerre « un homme cela s’empêche ! ». L’homme colérique ne peut pas excuser un crime sous prétexte qu’il a une nature colérique. Le jaloux qui tue sa femme ne peut pas excuser son crime par une passion fatale. La nature chez l’homme n’est pas un destin, elle est une composante de l’existence sur laquelle l’homme doit jouer, elle ne doit jamais être un alibi à la lâcheté. D’où l’ambigüité de l’expression « ce n’est pas de ma faute!».
  • Donc l’homme fait à la fois partie de la nature et en même temps la condition humaine en fait une sorte d’exception. Nous sommes des animaux mais nous sommes responsables de la manière dont nous traitons des animaux. La dimension éthique est donc essentielle pour bien comprendre tous les débats autour de cette notion de nature telle qu’elle est utilisée dans les discours sur le comportement humain.
  • D’une manière générale On a dans l’histoire de la philosophie deux polarités: la première est celle de la philosophie occidentale qui se recentre sur le sujet qui ne se confond pas avec la nature mais la transcende. Il y aurait une sorte de hiérarchie entre les êtres vivants et l’homme aurait une place privilégiée en tant que créature douée non seulement de raison mais de dimension divine, puisque selon Platon tout homme désire le Bien, ce qui n’est pas le cas des autres êtres vivants.

La deuxième polarité est celle des philosophies orientales qui font de l’homme un être dans la nature plutôt qu’un être d’exception. On a affaire alors à une conception de la nature comme un tout dans lequel l’homme est en résonnance avec tout ce qui l’environne. On retrouve cela dans le bouddhisme et dans ce cas la figure divine n’est pas celle d’un créateur mais plutôt celle d’un grand tout. On appelle cela panthéisme. Certain philosophes occidentaux ont eux même cette attitude, par exemple Spinoza lorsqu’il associe Dieu à la nature. Ce qui ne veut pas dire que tout est de l’ordre de la nécessité mais c’est le refus de voir en Dieu un créateur au dessus du monde.

En conclusion

On voit bien que pour la philosophie, la notion de nature est bien plus complexe que ce que ce mot sous entend ordinairement : la campagne, les fleurs les arbres les petits oiseaux… On pourrait noter à ce propos que les poètes appréhendent la nature avec leur sensibilité tandis que les philosophes l’appréhendent selon la raison. Mais ce n’est pas toujours vrai.

Un philosophe comme Rousseau parle d’un sentiment de la nature[4] qui est une projection de notre sensibilité sur la nature telle qu’on la perçoit et qui peut apaiser notre âme et il en fait le centre d’intérêt pour l’éducation de son « Emile » en montrant que l’expérience dans un milieu naturel doit précéder l’abstraction des théories pour l’enfant : il faut « sentir » pour « comprendre » voilà le sens de l’éducation des enfants dont la nature est le champ privilégié de l’émerveillement.

Bergson qui au départ, était un scientifique autant qu’un philosophe, parle de la nature au sens de la vie avec des accents lyriques en montrant que l’élan vital de la nature se retrouve chez l’homme dans sa puissance créatrice. La nature se renouvelle sans cesse, elle est en mouvement comme l’homme est en mouvement. Après Hiroshima, la ville s’est couverte de fleurs… Il peut en être de même pour la vie d’un homme qui trouve en lui l’énergie de la résilience et semble capable de créer quelque chose de neuf qui lui permet de vivre.

De même Bachelard scientifique et philosophe lui aussi, écrit des pages magnifiques sur le feu et l’eau et la rêverie que ces deux éléments suscitent dans la pensée de l’homme.

La philosophie insiste cependant sur deux erreurs à ne pas faire. Pour elle la nature ne peut imposer des normes de conduite : la nature c’est aussi la nécessité triviale or un individu qui se réduit à cette nécessité peut justement être traité d’inhumain. Nous ne vivons pas simplement pour manger boire et dormir, le besoin n’est pas le désir et l’instinct chez l’homme n’est qu’une composante de sa « nature ». Un bon exemple de cela, c’est la nudité : aucune tribu, même celle qui nous parait la plus « sauvage » laisse le corps humain complètement nu. Il y a une sorte de pratique universelle d’une métamorphose de la nudité du corps. La raison en est que, considéré comme bestial, le corps nu, absolument nu, rejoint l’ordre de la nature et confond l’homme avec la bête alors que le corps peint, scarifié, tatoué, mutilé, ou simplement orné d’une ceinture, exhibe ostensiblement son humanité et son intégration à un groupe constitué. Ce qui faisait dire à Théophile Gauthier ami de Baudelaire et partisan de « l’art pour l’art » que « l’idéal tourmente la nature la plus grossière et le goût pour l’ornementation distingue l’être intelligent de la brute plus nettement que tout autre particularité. En effet aucun chien n’a jamais songé à mettre des boucles d’oreilles »

Dans ce sens on peut dire que pratiquer le nudisme relève plus paradoxalement d’une « attitude culturelle » que « d’une attitude naturelle ».

La deuxième erreur à ne pas faire, c’est de faire de cet état de nature dont parlent les philosophes comme Hobbes et Rousseau, un état qui a réellement existé alors qu’il s’agit d’une hypothèse de départ pour essayer de voir en quoi la société peut civiliser les hommes et maintenir la paix. Hobbes part du principe que « l’homme est un loup pour l’homme » et que le pouvoir politique doit tout faire pour sauvegarder la paix au prix de la force. Rousseau part d’une conception inverse de l’état de nature. L’homme serait « bon «  par nature c’est-à-dire bon au sens d’innocent avec une compassion naturelle, et pour lui, c’est la société qui le corrompt. Il propose comme modèle d’un pouvoir politique juste une démocratie directe basée sur ce qu’il appelle un contrat social. Qui a tort ? Qui a raison ? Les deux ou si l’on veut ni l’un ni l’autre. Quand on est déprimé, on a l’impression que rien ne peut sortir de bon chez l’homme, quand on a l’occasion de voir un beau « geste » de la part de quelqu’un ou si l’on en est capable soi même, on se réconcilie avec la nature humaine. C’est un peu ce que l’on vit actuellement dans cette crise sanitaire, on a des exemples de générosité et de créativité extraordinaires et l’on a des actes indignes qui font froid dans le dos (petits mots anonymes à l’adresse des infirmières qui deviennent « un danger de contagion» et dénonciations dignes des temps les plus sombres de la deuxième guerre mondiale). On voit qu’en ce qui concerne les questions d’éthique sur la nature humaine, il s’agit aussi bien d’un acte de foi que d’une démonstration de la raison. La philosophie peut ainsi nous apprendre la prudence vis-à-vis de nos certitudes parfois mal fondées, mais elle n’est en aucun cas le lieu du désespoir. Elle part du principe que chaque être humain comme chaque civilisation doit faire preuve de « bon sens » comme disait Descartes c’est-à-dire de discernement, savoir distinguer le vrai du faux et le juste de l’injuste.

[1] Hans Jonas le principe de responsabilité

[2] C’est le conte philosophique le plus connu de Voltaire

[3] Voir le film L’enfant sauvage de Truffaut relatant l’histoire de Victor le sauvage de l’Aveyron recueilli par le docteur Itard au début du XIXème siècle

[4] On retrouve cela dans la conception romantique de la nature où celle-ci est le miroir de l’âme. Voir le tableau du début du cours


Platon le mythe de Prométhée

« C’était le temps où les dieux existaient déjà, mais où les races mortelles n’existaient pas encore. Quand vint le moment marqué par le destin pour la naissance de celles-ci, voici que les dieux les façonnent à l’intérieur de la terre avec un mélange de terre et de feu et de toutes les substances qui se peuvent combiner avec le feu et la terre. Au moment de les produire à la lumière, les dieux ordonnèrent à Prométhée et à Epiméthée de distribuer convenablement entre elles toutes les qualités dont elles avaient à être pourvues. Epiméthée demanda à Prométhée de lui laisser le soin de faire lui-même la distribution:  » Quand elle sera faite, dit-il, tu inspecteras mon œuvre. » La permission accordée, il se met au travail.

Dans cette distribution, ils donnent aux uns la force sans la vitesse ; aux plus faibles, il attribue le privilège de la rapidité; à certains il accorde des armes; pour ceux dont la nature est désarmée, il invente quelque autre qualité qui puisse assurer leur salut. A ceux qu’il revêt de petitesse, il attribue la fuite ailée ou l’habitation souterraine. Ceux qu’il grandit en taille, il les sauve par là même. Bref, entre toutes les qualités, il maintient un équilibre. En ces diverses inventions, il se préoccupait d’empêcher aucune race de disparaître.

Après qu’il les eut prémunis suffisamment contre les destructions réciproques, il s’occupa de les défendre contre les intempéries qui viennent de Zeus, les revêtant de poils touffus et de peaux épaisses, abris contre le froid, abris aussi contre la chaleur, et en outre, quand ils iraient dormir, couvertures naturelles et propres à chacun. Il chaussa les uns de sabots, les autres de cuirs massifs et vides de sang. Ensuite, il s’occupa de procurer à chacun une nourriture distincte, aux uns les herbes de la terre, aux autres les fruits des arbres, aux autres leurs racines; à quelques-uns il attribua pour aliment la chair des autres. A ceux-là, il donna une postérité peu nombreuse; leurs victimes eurent en partage la fécondité, salut de leur espèce.

Or Epiméthée, dont la sagesse était imparfaite, avait déjà dépensé, sans y prendre garde, toutes les facultés en faveur des animaux, et il lui restait encore à pourvoir l’espèce humaine, pour laquelle, faute d’équipement, il ne savait que faire. Dans cet embarras, survient Prométhée pour inspecter le travail. Celui-ci voit toutes les autres races harmonieusement équipées, et l’homme nu, sans chaussures, sans couvertures, sans armes. Et le jour marqué par le destin était venu, où il fallait que l’homme sortît de la terre pour paraître à la lumière.

Prométhée, devant dette difficulté, ne sachant quel moyen de salut trouver pour l’homme, se décide à dérober l’habileté artiste d’Héphaïstos et d’Athéna, et en même temps le feu, – car, sans le feu il était impossible que cette habileté fût acquise par personne ou rendît aucun service, – puis, cela fait, il en fit présent à l’homme.

C’est ainsi que l’homme fut mis en possession des arts utiles à la vie, mais la politique lui échappa: celle-ci en effet était auprès de Zeus; or Prométhée n’avait plus le temps de pénétrer dans l’acropole qui est la demeure de Zeus: en outre il y avait aux portes de Zeus des sentinelles redoutables. Mais il put pénétrer sans être vu dans l’atelier où Héphaïstos et Athéna pratiquaient ensemble les arts qu’ils aiment, si bien qu’ayant volé à la fois les arts du feu qui appartiennent à Héphaïstos et les autres qui appartiennent à Athéna, il put les donner à l’homme. C’est ainsi que l’homme se trouve avoir en sa possession toutes les ressources nécessaires à la vie, et que Prométhée, par la suite, fut, dit-on, accusé de vol ».