Cours public de philosophie : Qu’est ce que la philosophie des Lumières ?

Introduction

On entend très souvent cette expression « L’héritage des Lumières » sans savoir vraiment ce que cela recouvre. L’expression héritage renvoie au passé notamment au XVIIIème siècle et certains noms nous viennent tout de suite à l’esprit, Voltaire, Rousseau peut être Diderot, et l’on suppose qu’il s’agit de l’essor de la science, de la technique et surtout de la critique philosophique du pouvoir qui aboutira à la révolution de 1789. On n’a pas tort de penser cela mais il serait intéressant d’approfondir ce que sont ces « Lumières » auxquelles on fait référence.

Qu’appelle t on « Les Lumières » ?

En ce qui concerne la société française « Les lumières » correspondent aux transformations de la société française de la fin du XVIIIème siècle qui puisent une force nouvelle dans la pensée critique, « critique » doit être pris ici comme la possibilité d’analyser de manière rationnelle la réalité que l’on a en face de nous. « Les Lumières » c’est d’abord une foi dans le pouvoir de la raison et un combat contre l’obscurantisme, c’est-à-dire contre les préjugés, les superstitions, les croyances diverses qui asservissent les hommes en les enfermant dans un « destin » contre lequel on ne peut rien. Les Lumières, c’est d’abord une attitude de distance vis-à-vis de tout ce qui pourrait rendre dépendant l’homme de tous les préjugés et cela est rendu possible par l’essor de la science qui se libère du joug du dogme religieux, le XVIIème siècle avait déjà préparé cela avec Galilée et Descartes, mais au XVIIIème, la science gagne du terrain et développe une attitude critique qui dépasse la sphère de la vie intime et se répand sur des terrains jusque là réservés à la soumission à l’autorité : le domaine politique et la vie sociale. C’est la naissance de « l’individu » et la fin des privilèges dus à la « fortune » (au sens de hasard) et à la naissance. Une pièce comme le mariage de Figaro montre ce basculement du rapport entre maitre et serviteur qui était simplement esquissé par Molière et qui s’impose de manière beaucoup plus directe chez Beaumarchais. C’est l’essor de la bourgeoisie qui s’enrichit grâce au commerce et ce sont les privilèges de la féodalité qui s’écroulent devant cette prospérité nouvelle. D’où l’idée de bonheur qui est une idée nouvelle en Europe dira St Just entendons par là, un bonheur possible grâce à la possibilité d’une société nouvelle où les conditions économiques pourront être associées à l’exigence de justice et de travail. Le bonheur ne dépend pas uniquement de notre sagesse intérieure comme dans les philosophies de l’antiquité, il peut être la conséquence des conditions de vie. La valorisation du travail et de l’argent gagné de manière honnête qui s’inspire de la religion protestante gagne l’esprit du temps et s’oppose au mépris du travail qui était le fait des aristocrates. Tout cela est neuf et fait partie de ce que l’on peut appeler l’esprit des Lumières.

A côté du Bonheur ainsi considéré, c’est-à-dire au refus d’avoir une vie qui est plutôt une survie où aucune place ne peut être réservée à la pensée et à la culture à cause de la pauvreté de condition, une autre idée est essentielle à l’esprit des Lumières, c’est l’idée de progrès. Cette idée se développe chez les écrivains et ceux que l’on appelle « les philosophes » qui se réunissent dans des cafés et combattent l’autorité religieuse et politique de l’ancien régime. Certains voyagent à travers l’Europe et font des comparaisons, multiplient des échanges et des rencontres. L’Europe a été d’abord littéraire et philosophique. Un café célèbre qui existe toujours à Paris a été le lieu de ces effervescences littéraires et philosophiques, c’est le café Procope à Paris. D’une manière plus discrète mais tout autant animée, les « salons » de la bourgeoisie anime des soirées bien singulières marquées par la même effervescence. On y pratique aussi bien des discussions philosophiques que des expériences scientifiques. Toute cette effervescence expose les écrivains et les philosophes à la censure du pouvoir royal : En 1726, Voltaire est obligé de s’exiler en Angleterre et Diderot est enfermé au château de Vincennes en 1749.

Parallèlement à l’idée de progrès, il faut noter l’importance de la presse écrite officielle ou non officielle qui a joué un rôle énorme dans la chute de la monarchie. Il faut savoir lire, cela devient essentiel car les petits feuillets qui circulent sont à la portée de tous. Le livre n’est plus un objet de luxe. On peut le glisser dans la poche, on peut donc le dissimuler. Le grand livre de l’époque, c’est l’encyclopédie qui met le savoir à portée de tous. C’est écrit en français et non en latin. Il y a donc une démocratisation de la lecture qui est une porte d’accès à la pensée critique, on pense bien sûr à l’intervention de Voltaire[1] dans L’affaire Calas à propos de laquelle Voltaire écrit son Traité sur la tolérance mais aussi à toutes les rumeurs diffamatoires notamment les pamphlets contre Marie Antoinette qui auront une place essentielle dans son procès et l’exécution qui s’en suivra. L’importance de la presse va de pair avec l’exigence de l’éducation qui est facteur de progrès. Tout individu doit savoir lire et écrire. Il y a ici une foi qui peut paraitre naïve mais qui est enthousiasmante, le progrès matériel des conditions de vie permettra un progrès spirituel grâce à la culture et au développement de l’intelligence. La pauvreté fait tomber l’homme dans la déchéance, le progrès (au sens matériel des conditions de vie) le rendra meilleur. Cela est vrai jusqu’à un certain point mais ce n’est pas automatique, la réserve de Rousseau qui écrit son Discours sur l’origine de l’inégalité entre les hommes s’opposera à l’attitude optimiste de Voltaire.
Donc, pensée critique, foi en la raison et dans la science, combat contre l’obscurantisme, idéal d’un progrès possible que ce soit celui de la science et de la technique ou encore de l’esprit humain grâce à des conditions de vie décentes. Les Lumières du XVIIIème siècle semblent donc être un projet humaniste qui devrait inspirer ce que l’on appelle l’époque moderne. En tous cas elle a imprégné l’esprit de la révolution française même si, nous le verrons, cette dernière a un visage sombre qui n’est pas du tout le reflet des Lumières mais celui de la terreur. Nous y reviendrons.
En Europe un philosophe allemand en particulier incarne cet esprit des Lumières, c’est Emmanuel Kant contrairement aux philosophes que nous avons déjà cités (Voltaire, Rousseau, Diderot) qui étaient à la fois des auteurs littéraires et des philosophes, Kant est un pur philosophe dont la lecture est assez ardue.
Le texte qui suit est tiré d’un portrait d’Emmanuel Kant [2] plein d’ironie qui montre bien à la fois l’exigence rationnelle de Kant et son honnêteté vis-à-vis des pouvoirs de la raison.

Le confiné de Königsberg : texte malicieux avec un clin d’œil à notre situation de confiné

À Königsberg, où Emmanuel Kant nait en 1724 et meurt en 1804 sans avoir jamais voyagé, sa vie quotidienne est d’une imperturbable régularité. Tout est soigneusement minuté : l’heure de son réveil, l’heure de ses repas, l’heure de la promenade, l’heure du coucher.
Sa ponctualité est légendaire : on raconte que ses voisins réglaient leur pendule non pas en regardant l’horloge du clocher, mais au moment où le philosophe sortait pour sa promenade quotidienne dans les jardins de sa ville natale.
Autre légende : Kant n’aurait modifié que deux fois le trajet de sa promenade. La première, en 1762, pour se procurer un livre de Rousseau (Emile ou Contrat social ? Les versions diffèrent, puisque les deux livres sont sortis la même année) ; la seconde, en 1789, à l’annonce de la Révolution française. Une révolution valait bien un léger détour à plus d’un kilomètre de son domicile. Ce que la légende ne dit pas, en revanche, c’est si le philosophe s’était pour l’occasion procuré une attestation de déplacement dérogatoire.
Car oui, Kant vit comme un confiné. Hypocondriaque notoire, maniaque inexorable, célibataire endurci, il semble avoir organisé sa vie de manière à écarter au maximum la possibilité de tout imprévu. Il a même mis au point un système permettant de fixer ses bas (ses chaussettes) en haut de ses cuisses pour éviter qu’ils ne glissent de manière inopportune et viennent ainsi le troubler dans son travail. On le dit peu, mais le porte-jarretelle lui doit beaucoup. Peut-être autant que la philosophie dont il redoute, en plein siècle des Lumières, qu’elle ne traverse une crise durable et ravageuse.

[1] Pour Voltaire être philosophe, c’est être un journaliste engagé.      [2] Tiré d’une émission de France culture, Emmanuel Kant et les vertus du confinement ; 16 avril 2020

Le grand sommeil

Le 18ème siècle est le siècle de la raison. Pour combattre l’obscurantisme, les philosophes multiplient les travaux : Encyclopédie, systèmes, traités, tous les moyens sont bons pour célébrer les vertus de la raison, seule capable de nous conduire à la vérité.
Kant, en bon philosophe de son siècle, met lui aussi tous ses espoirs dans l’exercice rationnel. Jusqu’à ce qu’un évènement ne donne à son travail un tour inattendu. Quel est cette rencontre qui, selon ses dires, a donné à ses recherches philosophiques « une direction toute nouvelle » ?
Ne vous attendez pas à un tsunami. L’image que prend Kant pour qualifier ce qui sera pourtant un tournant déterminant dans l’histoire de la philosophie, c’est celle d’un homme que l’on tire de son sommeil – avant l’heure fixée par lui la veille au soir. Ce réveil inopportun et pourtant bénéfique, c’est au philosophe David Hume qu’il le doit.
Hume met en doute de manière radicale les plein-pouvoirs que s’arroge la raison dans le domaine des sciences et de la connaissance. Il va même jusqu’à dire qu’aucune science ne pourra jamais prouver de manière nécessaire que le soleil se lèvera bien demain matin… hautement probable, oui mais pas nécessaire ! C’est ce qu’on appelle le scepticisme.
Ce scepticisme est vécu par Kant comme une attaque contre la philosophie, car, selon lui, Hume va beaucoup trop loin dans le doute. Mais c’est pourtant ce doute professé par le philosophe écossais qui lui met la puce à l’oreille. Douter de tout, c’est nuire à la raison, mais ne pas douter du tout, n’est-ce pas tout aussi dangereux ? Que sommes-nous sûrs de vraiment connaître ? À quelle condition peut-on élaborer une connaissance fiable et indubitable ? De la réponse à cette question dépend la suite de l’histoire de la philosophie en train de s’écrire… et que Kant, réveillé à temps par David Hume, est sur le point de sauver.
La phrase est restée célèbre : J’avoue de grand cœur que c’est à l’avertissement donné par David Hume que je dois d’être sorti depuis bien des années déjà du sommeil dogmatique, et d’avoir donné à mes recherches philosophiques dans le champ de la spéculation, une direction nouvelle.

Sur le champ de bataille

La raison qui ne se met jamais en question porte un nom : c’est le dogmatisme.
Kant le comprend en lisant Hume : si la raison ne se met pas elle-même en question, si elle n’interroge pas ses prétentions à tout connaître, alors, grisée par un pouvoir qu’elle croit infini, elle peut, littéralement devenir folle, c’est-à-dire tourner à vide et se couper de la réalité. Comme si le philosophe de Königsberg se mettait soudain à courir au lieu de marcher !
La cartographie est dessinée. D’un côté, il y aura le dogmatisme, qui pense que la raison a toujours raison. De l’autre, le scepticisme, qui aime donner tort à la raison – plus que de raison. Entre les deux, un « champ de bataille » nommé ainsi par Kant, sur lequel il va tenter d’ériger un travail philosophique digne de ce nom.
Sa stratégie est claire : pour sauver la raison, il faut critiquer la raison, c’est-à-dire délimiter le territoire du savoir de manière claire et infaillible, et faire tout pour qu’elle n’en sorte pas. Un peu comme nous, aujourd’hui, qui, parce que nous ne sommes pas immortels, devons rester chez nous pour ne pas nous nuire ni nuire à autrui.
Il en va de même pour la raison : elle n’est pas toute-puissante, et pour continuer à fonctionner sans se mettre en danger, il n’y a qu’une règle à respecter : ne pas s’aventurer hors de son territoire. Aucune dérogation ne sera accordée.
Et c’est ainsi que la philosophie, une fois la raison confinée, fut sauvée.
Kant écrit en 1784 un petit texte comme réponse à Qu’est ce que les Lumières ? On voit ici que, pour Kant, c’est le fait de penser par soi même qui est essentiel. Or dit il, il serait plus agréable de se laisser conduire et guider par quelqu’un d’autre qui pense pour moi. Ce texte très célèbre qui a été donné plusieurs fois au Bac de Philo, a une actualité évidente. Il est plus facile de vivre sous la tutelle des autres que dans une démocratie où chacun doit prendre ses responsabilités. Ce texte montre aussi comment ce que nous appelons maintenant les régimes totalitaires peuvent se présenter sous un jour bienveillant et profiter de paresse et de la lâcheté naturelle de l’homme qui se met volontairement sous la tutelle du pouvoir.
Les Lumières, c’est aussi le problème de la difficulté d’assumer sa liberté. Rien n’est moins facile que de « penser par soi même » selon Kant qui nomme cela un acte de courage.

Qu’est-ce que les Lumières ?
La sortie de l’homme de sa Minorité, dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause réside non dans un défaut de l’entendement, mais dans un manque de décision et de courage.
« Sapere aude ! » (ose savoir). Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’une si grande partie des hommes, après avoir été depuis longtemps affranchis par la nature de toute direction étrangère, restent volontiers mineurs toute leur vie, et qu’il est si facile aux autres de s’ériger en tuteurs. Il est si commode d’être mineur! J’ai un livre qui a de l’esprit pour moi, un directeur qui a de la conscience pour moi, un médecin qui juge pour moi du régime qui me convient, etc : pourquoi me donnerais-je de la peine? Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer; d’autres se chargeront pour moi de cette ennuyeuse occupation. Que la plus grande partie des hommes tienne pour difficile, même pour dangereuse, le passage de la minorité à la majorité, c’est à quoi visent surtout ces tuteurs qui se sont chargés avec tant de bonté de la haute surveillance de leurs semblables. Après les avoir d’abord abêtis en les traitant comme des animaux domestiques, et avoir pris toutes les précautions pour que ces paisibles créatures ne puissent tenter un seul pas hors de la charrette où ils les tiennent enfermés, ils leur montrent ensuite le danger qui les menace s’ils essayent de marcher seuls. Or, ce danger n’est pas sans doute aussi grand qu’ils veulent bien le dire, car, au prix de quelques chutes, on finirait bien par apprendre à marcher; mais un exemple de ce genre rend timide et dégoûte ordinairement de toute tentative ultérieure ». Emmanuel Kant. (1724-1804). Extrait de Qu’est-ce que les Lumières ? (1784).

Les Lumières, c’est donc un héritage du XVIIIème siècle, nous en sommes imprégnés que nous le voulions ou pas. Mais il ne faudrait pas croire que tous les philosophes des Lumières s’expriment comme une sorte de bloc sans nuance sur le pouvoir de la raison. Nous venons de voir avec Kant, que ce philosophe rationaliste qui fait de sa vie une sorte sacerdoce vouée à la raison est le premier à reconnaître les limites de cette même raison qu’il faut sans cesse interroger sous peine de sombrer dans le dogmatisme !

Nous pouvons aussi citer Rousseau qui refuse de mettre le progrès spirituel de l’humanité sur le même plan que le progrès de l’intelligence scientifique et technique en écrivant son « Discours sur l’origine de l’inégalité entre les hommes ». Il est dans ce sens moins naïf que ceux qui pensent le progrès comme marche uniforme et inexorable vers un « mieux » et voit dans ce thème du progrès une utopie dangereuse. Il aurait sans doute été effrayé de voir ce que la révolution française avait fait de son contrat social, qui était une sorte de modèle de démocratie directe qui, selon lui ne pouvait être directement applicable que dans les tout petits pays.

Et cela nous amène à examiner le rapport entre les Lumières et la révolution française. Toutes ces intentions généreuses et humanistes ont inspiré sans nul doute la révolution française de 1789 dont on ne retient souvent que le visage de la déclaration des droits de l’homme mais il ne faut pas oublier aussi cet autre versant qui en est son double grimaçant : la Terreur et sa figure principal Robespierre. Robespierre veut faire du pouvoir quelque chose d’exemplaire : une république de la vertu. Mais comme dirait le philosophe Pascal « Qui veut faire l’ange, fait la bête ! »

C’est le problème de la radicalité, à force d’être radical, le juste devient un monstre d’inhumanité. Car une raison qui se veut toute « pure » et qui se transforme en perversion de la raison. Un des livres de Kant s’appelle d’ailleurs « La critique de la Raison Pure ». Ce qui arrive à Robespierre c’est qu’il fait de la raison une sorte d’absolu, une sorte de religion ! La période de la Terreur est une perversion de l’esprit des Lumières et non son accomplissement. C’est une période lugubre qui n’a rien à voir avec des élans généreux, c’est l’aspect sordide de la dénonciation et de la calomnie qui était déjà en germe dans les pamphlets contre la reine Marie Antoinette.

Les « anti-lumières » critiques contemporaines

L’ambivalence de la révolution française qui a semé à la fois espoir et terreur montre bien que l’on ne peut pas parler des Lumières comme si c’était un bloc compact. Dés le XVIIIème, il y a eu des « anti-Lumières » notamment en ce qui concerne l’idée d’un progrès unilatéral qui était vu comme une utopie, et surtout une méfiance concernant la foi mise dans la raison humaine au détriment de l’humilité de la foi religieuse.

Cette réserve s’est accentuée avec les romantiques au XIXème siècle qui ont montré la force de la sensibilité et la méfiance vis-à-vis de la toute puissance de la raison.

D’une manière contemporaine, Les Lumières sont critiquées dans ce qui apparait comme leur force essentielle, la déclaration des droits de l’homme qui apparait comme un modèle abstrait sans impact véritable sur les pays qui ne veulent pas en entendre parler. D’autre part, certains considèrent aussi que la prétention à l’universalité des Lumières impose un modèle occidental exclusif qui ignore la pluralité des cultures et qui s’est imposé dans les colonisations comme le seul modèle de civilisation possible. Bref, la recherche de l’égalité se confondrait avec l’uniformisation.

Actuellement, on se trouve devant un paradoxe, à la fois on se réclame des « Lumières » et en même temps, on les critique et les rendent fautives des abus de la modernité.

Il faut « éclairer » ce paradoxe en montrant que ce que l’on appelle la philosophie des Lumières comporte des penseurs aux perspectives différentes et nuancées. Le bon exemple est celui du débat entre Voltaire et Rousseau. Donc, ce n’est pas comme si c’était une seule théorie systématique même si l’on peut parler d’un « esprit des Lumières »

Le deuxième point c’est l’ignorance du pouvoir d’autocritique de ces mêmes penseurs qui tentent de comprendre et de faire face à un bouleversement de la société française qui va marquer, ils le sentent, un point de rupture sans précédent dans l’histoire. Les Lumières c’est la recherche non dogmatique de la vérité, c’est une position d’interrogation et non de certitude. C’est un peu comme nous en ce moment, on ne sait pas comment cela va se passer après la pandémie mais ce que l’on sait, c’est qu’il y aura un « avant » et « un après ».

Je vous propose un petit texte qui éclaire la critique contemporaine des Lumières et que vous pouvez retrouver en podcast sur le site de France culture je vous en donne la référence.–

Les Lumières et les anti-Lumières – Extrait de l’émission France Culture « les chemins de la Philosophie »

Que l’on y voie l’espoir d’une liberté tolérante, l’éclat terni d’un projet d’autonomie fondé sur la Raison, la lumière d’une démocratie à réinventer ou encore un système philosophique ayant accouché des pires excès d’un monde froid et calculateur, Les Lumières sont au cœur du débat. Après l’attentat contre Charlie Hebdo en 2015, le «Traité de la tolérance» de Voltaire et l’appel formulé par le philosophe des Lumières 1763 avaient trouvé un écho particulier.En France plus qu’ailleurs – peut-être en raison de son rôle supposé dans la Révolution – ce que l’on appelle l’héritage des philosophes des Lumières joue un rôle majeur dans le débat public. Qu’il s’agisse des débats sur la laïcité, sur l’identité nationale ou sur la construction européenne, cet héritage est aujourd’hui invoqué par tout le monde. Pour s’en réclamer, comme les manifestants du 11 janvier 2015 qui firent grimper en flèche les ventes du Traité sur la tolérance de Voltaire, ou comme les partisans de l’Union Européenne qui voient dans le Parlement européen l’outil qui permettra la résurrection de l’esprit de Diderot et de Goethe. Ou pour l’attaquer, qu’il s’agisse des tenants des études post-coloniales, qui voient dans les Lumières le soft power du capitalisme et de l’impérialisme, des islamistes pour qui elles sont un « acide destructeur de la foi », ou des anti-modernes contemporains comme Michel Houellebecq qui, dans un entretien récent, considère la Renaissance et les Lumières comme autant de « catastrophes civilisationnelles. »

Devenues une sorte de mot de passe pour désigner les sources idéologiques de la modernité occidentale, Les Lumières sont donc et plus que jamais au cœur du débat. Mais « L’héritage des Lumières » est aussi le titre du livre de l’historien Antoine Lilti, exceptionnel par son ambition et par le regard qu’il pose sur l’air du temps aujourd’hui.

Comment faut-il voir les philosophes des Lumières ? Comme un noyau d’intellectuels qui a préparé la Révolution ou plutôt comme un groupe d’écrivains qui a été témoin de la crise de la modernité ?

Antoine Lilti : Le problème des interprétations des Lumières — surtout en France à cause de la Révolution française qui a largement construit les Lumières comme héritage — c’est qu’on a trop tendance à les envisager comme une sorte de programme théorique dont la modernité serait sortie. Or je pense que c’est le geste inverse : la modernité, c’est-à-dire les transformations sociales, politiques, culturelles du XVIIIe siècle ont des raisons d’être très diverses, elles ne sont pas sorties de la tête des philosophes. En revanche, ces derniers ont été extrêmement attentifs à en décrire les ambivalences et les contradictions. Et c’est ce qui explique qu’il y ait une telle diversité théorique parmi eux. A chaque fois que les historiens de la philosophie ont essayé de construire les Lumières sur le plan doctrinal, ils ont échoué. Rousseau, Voltaire, Diderot ont des positions très différentes. On ne peut comprendre cette diversité que si on comprend qu’au fond « Les Lumières » désigne l’espace de débat qui surgit avec la modernité — au sens commercial, politique, social — pour en comprendre à la fois les potentialités mais aussi les dangers.

Pour lutter contre le reproche d’européocentrisme que l’on fait aux Lumières, la tentation d’une partie de l’historiographie récente n’est-elle pas de voir des Lumières partout ?

Antoine Lilti : En effet, certains historiens des idées ont tenté de répondre à la critique faite aux Lumières d’être trop euro-centristes en disant qu’il y avait des Lumières partout. Le problème c’est que si on fait cela, on aboutit à une définition très floue et simpliste des Lumières : réduites à une espèce de progressisme, de bonne conscience voire de réformisme modernisateur. C’est au contraire en montrant qu’elles ont été une réaction à des transformations politiques, sociales, religieuses qui ont eu lieu en Europe qu’on peut aussi comprendre la manière dont elles ont été appropriées ou au contraire rejetées dans d’autres sociétés – ou en Europe même. Il y a une puissance d’interpellation des Lumières que l’on ne peut comprendre que si l’on comprend leur enracinement.

Un des paradoxes contemporains consiste à cesser de considérer les Lumières comme un système de valeurs universel, sans racine. Comment rappeler leur spécificité européenne peut-il permettre de critiquer l’européocentrisme ?

Antoine Lilti : Plutôt que d’être dans cet affrontement binaire entre les défenseurs d’un universalisme des Lumières et les décoloniaux farouches qui rejetteraient l’universalisme, ce qui est intéressant c’est de rappeler que les penseurs du XVIIIe siècle ont été conscients des difficultés et des limites de l’universalisme européen, qu’ils ont cherché sans y parvenir, à en trouver des solutions. Ils ont produit eux-mêmes une autocritique de leur eurocentrisme. Une critique qui va en partie se refermer au début 19e siècle et que l’on a un peu oubliée, en raison de la puissance du discours civilisateur. Rouvrir ce moment de débat interne de la pensée européenne du XVIIIe siècle me paraît aujourd’hui très utile pour que cet héritage des Lumières soit plus hospitalier, plus ouvert. Même l’historien indien Dipesh Chakrabarty est le premier à reconnaître qu’on ne peut pas penser en dehors de l’héritage des Lumières ; l’objectif n’est pas ne faut pas le rejeter mais d’essayer de penser comment aujourd’hui on peut le rendre compatible avec un monde multipolaire, fait de traditions très diverses. L’enjeu est passé d’un universalisme de surplomb à « un universalisme latéral » pour reprendre le mot de Maurice Merleau-Ponty, qui passe par la prise en compte de la diversité des cultures, des sociétés, des expériences humaines, ou encore un « universalisme de la traduction » selon la belle expression du philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne.

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J’espère que vous voilà un peu éclairés un peu plus précisément sur ces « Lumières » dont on parle tant chez les intellectuels mais aussi chez les scientifiques et les historiens. Si vous voulez compléter ce cours il faut taper philosophie des Lumières sur internet et vous saurez tout sur Diderot, Rousseau, Voltaire. Leur œuvres littéraires sont faciles à lire, en ce qui concerne Kant, ce n’est pas pareil, il faut s’accrocher…