Chantal est fille d’agriculteurs. Jusqu’à ses 23 ans, elle a habité avec sa famille dans une ferme isolée, à 1370 d’altitude.
Une enfance rude, mais ponctuée de souvenirs heureux. Dans le paysage somptueux des contreforts du Mézenc.
Quand la ferme de son enfance a été mise en vente, Chantal l’a rachetée avec son mari. Elle était prête à s’écrouler, ils l’ont remise debout. Pour l’instant personne n’y habite, mais cette maison porte une partie de l’histoire de sa famille mais témoigne aussi de ce que fut la vie des gens d’en haut, il y a 50 ans en arrière.

de deux siècles au moins. À gauche le carré d’habitation, à l’extrême gauche, un ajout plus récent. Le frère dormait ici, sans aucune isolation. À droite, les 30 mètres linéaires de l’étable et la grange au dessus.

« Je ne partirai pas d’ici »
Chantal Bonnefoy, Les Estables
Vous voyez la ferme en contrebas ?
C’est là que mon père est né, à la ferme de la grande borie.
Chantal
La vie en altitude
Un peu plus loin sur la route qui mène au Beage, nous arrivons à La ferme du pré des boeufs à 5 km des Estables. C’est ici que les parents de Chantal, une fois mariés, se sont installés agriculteurs. La bâtisse en impose. La construction en pierre n’est pas datée mais existait de façon certaine avant 1850. Compacte, puissante, avec une toiture à 4 pans, elle est faite pour résister aux rigueurs climatiques, au vent froid de l’hiver. Elle semble inébranlable.
Les murs font près de 1,30 mètre d’épaisseur. Mais comment faisaient-ils avec leurs seuls bras pour construire de telles forteresses ?
« On voyait la neige chaque mois de l’année, le climat n’avait rien à voir avec aujourd’hui. »
raconte Chantal
Alors, pour supporter les longues périodes de grand froid, sans dégel, on utilisait sans compter le matériau qu’on avait sous la main : la pierre locale pour construire les murs. Et sur le toit ? Des lauzes de phonolithe, sur une surface de 800 mètres carrés ! Un poids énorme à charrier, à monter à 10 mètres de haut, sans grue, puis à manipuler finement pour que chacune s’assemble parfaitement avec ses voisines. Un infiltration d’eau et c’est la volige qui pourrit, puis les poutres maitresses, les ‘fermes’, qui s’abiment et perdent de leur portance.
Celles-ci ont du être coupées à la bonne lune. Ce sont les poutres d’origine. Elles n’ont pas été remplacées. Henri, le mari de Chantal, les a redressées lui-même, courageusement, en les arrimant à son tracteur. les vieilles dames s’étaient quelque peu affaissées mais elles ont retrouvé leur verticalité pour assurer leur fonction : supporter 800 m2 de couverture en lauze.
Des gaillardes, ces poutres. Des dures à cuire. Pas prêtes à lâcher le terrain. Comme Chantal, comme sa famille et ceux qui ont connu cette époque sur les hauts plateaux entre Velay et Vivarais.
On remarque l’entrée principale typique de la région, l’arcasse, utilisée par les hommes et les bêtes, qui formait un sas protecteur d’environ 15m2. Construite avec habileté, elle arbore une magnifique voute en pierre.




les travaux
En 1998, le toit a été délauzé les poutres de la charpente ont été redressées, la volige changée, puis 800 mètres carrés de lauze repositionnées. Situé sur un site classé, ce chantier énorme a heureusement été subventionné par la Région.
Les ouvriers de l’entreprise Pelissier à Laussonne n’en voyait pas le bout. Ce n’est pas une mince affaire de poser la lauze. Il faut du savoir faire !
En 2004, les joints de pierre ont été repris par les Masclaux de Laussonne. De l’extérieur la bâtisse semble récente alors qu’elle date de deux siècles au moins. Dans l’étable des piliers de 60 cm de diamètre soutiennent les 600 mètres carrés de plancher qui doivent supporter le poids du foin et des tracteurs. Il a été refait par le mari. D’imposantes pierres de taille rythment les mangeoires pour une quarantaine de bêtes.
Depuis la grange, on faisait tomber le foin par les trappes directement dans les rateliers de l’étable. L’arcasse : construction typique de la région avec voute en pierre qui servait de sas d’entrée. Les doubles vitrages de l’époque : deux fenêtres de vitrage simple pour se protéger du froid. Vue d’ensemble : à droite les 30 mètres linéaires de l’étable et la grange au dessus.
À gauche le carré d’habitation, à l’extrême gauche, un ajout plus récent. Le frère dormait ici.
En aparté
Masclaux Regis et Robert, l’entreprise de maçonnerie qui a fait les joints de la ferme du pré des boeufs, existait depuis 1979, le père et les fils y avaient travaillé ensemble, jusqu’à la retraite.
« Avec mon frère, nous avons toujours fait des joints à la chaux. Je suis furieux quand j’en vois encore qui refont avec des joints synthétiques ou au ciment : ça craquelle, ça ne respire pas. Alors que de joints à la chaux faits il y a 100 ans sont toujours impeccables » Régis
La femme de Régis, Françoise, raconte que les deux frères Masclaux on travaillé dur, de 8h à 19h, pour un travail qui n’a pas été rémunéré à sa juste valeur parce que dans un territoire où il n’y a pas beaucoup d’argent et pour une retraite moitié moindre de ce qu’elle aurait du être par rapport à ce qu’ils ont cotisé. Ils ne voulaient surtout pas que leurs enfants reprennent l’entreprise. Mais son mari Régis ne regrette rien, les deux frères s’entendaient très bien, et ils ont eu de bons rapports avec leurs clients. N’est ce pas le principal ?
Une vie rude, sans confort
Chantal est née à la ferme ; sa mère n’a pas eu le temps de partir à la maternité. En ce temps là ses parents n’avait pas de voiture. C’était la troisième de la fratrie. La maternité à l’époque se trouvait au Monastier, ses frères cadets sont nés au Puy.
À cause de la neige, omniprésente, qui isolaient les fermes, les enfants partaient en pension dès leurs 6 ans. Chantal était chez les sœurs, à Saint Dominique, au Monastier sur Gazeille. Le week-end et les vacances, elle rentrait chez elle tout comme ses 4 frères et sœurs.
Quand ils arrivaient, ils aidaient les parents, nettoyaient les vaches, les nourrissaient… C’était dur, mais rester si jeune, en pension, sans l’amour familial, parce que la route n’était pas dégagée, fait partie des mauvais souvenirs.

D’imposantes pierres de taille rythment les mangeoires pour une quarantaine de bêtes
À la ferme il y avait le lien, la joie, des soirées chaleureuses. Parfois on s’invitait entre fermes proches pour des veillées, ça jouait aux cartes jusqu’à 1 heure du matin, puis il y avait le casse-croûte et on allait voir les vaches dans la nuit. Ça, c’est pour le côté heureux. Il était contrebalancé par le manque de confort. Pas de douche. En guise de chauffage, un simple poêle à bois dans la pièce du bas. Des coupures d’électricité pouvaient durer un mois entier ; on sortait alors la viande du congélateur et on la mettait la dans la neige pour qu’elle ne dégèle pas.



À l’adolescence, ce fut plus dur d’accepter cette vie rudimentaire, à l’écart du monde, en décalage avec ce que vivaient les jeunes à seulement quelques kilomètres de là. « Mon mari n’a pas vécu la même chose, il habitait dans le village des Estables, avec plus de confort et des copains, copines. Nous, on jouait seulement avec nos frères et sœurs. Gamins, on allait au village chercher le pain à ski. »
Il ne fallait pas se perdre dans la burle. Ce vent du nord très froid qui faisait tomber la neige à l’horizontale et brouillait les perceptions. Il fallait repérer la fumée de la cheminée, un toit de lauze entre volcans et genêts, recouverts d’un manteau uniformément blanc, magnifique mais potentiellement dangereux.
Parce qu’il n’y avait pas assez de place ou pas assez de lits, Chantal dormait avec sa sœur. Ça permettait de se tenir chaud et de réparer les moments de solitude en pension. Sur les vitres naissaient de magnifiques fleurs de givre, et, si on n’avait pas trop froid, on s’amusait de la vapeur qui sortait des bouches.
Alors quand les gens d’aujourd’hui, qui ont tout, se plaignent, Chantal n’aime pas. En même temps, elle sait bien que ses propres enfants et petits-enfants ne peuvent pas la comprendre. Ils n’ont pas le même référentiel, pas du tout vécu la même vie. Et heureusement, dit-elle, que ça a évolué.

Solidarités et partages joyeux
Son regret ? La solidarité et les partages joyeux qui se sont perdus.
Quand à 20 ans elle travaillait au VVF, elle se souvient d’une super ambiance : « on ne comptait pas nos heures et on faisait la bringue. » Dans sa famille on a gardé cet esprit de service. Chantal participe à la vie de la communauté ; elle travaille avec son mari dans leur GAEC, mais aussi pour la cantine de l’école. Tous les jours de la semaine, elle descend chercher les repas au collège Laurent Eynac au Monastier puis elle fait manger les enfants. La dernière fois qu’il a fallu dépanner un voyageur – une crevaison – son mari n’a pas rechigné à sortir le tracteur après sa journée de travail…
Mais au village, elle a l’impression que l’ambiance à changé, que c’est devenu du chacun pour soi. Depuis les dernières élections, ça s’est même durci. (En 2020 elle s’était présentée dans une liste dont la plupart des candidats, en dehors de toute attente, ont été élus au premier tour. Il y a alors eu des ‘méchancetés’ dites et faites qui l’ont poussée à démissionner. Elle craint que les élections de 2026 ne voient ces tensions malsaines se réactiver. Pourtant les habitants (ils sont environ 300) semblent tous adhérer à un embellissement et un développement économique de leur commune.
Reste un attachement viscéral aux Estables. Les hautes terres ont perdu de leur hostilité mais pas de leur beauté. Chantal est une sportive qui profite désormais de son pays en ski, en vélo, en marche à pied…
L’activité agricole familiale, le GAEC du Mézenc, compte 90 vaches allaitantes soit près de 200 bêtes sur 160 hectares de terres alentour, tant aimées. Une belle revanche sur une enfance plus que modeste.
À la retraite, c’est le fils Hugo qui prendra la relève au GAEC et le couple pourra alors quitter ponctuellement le village pour voyager un peu.
La ferme de son enfance, que deviendra-t-elle ? Le paysage est toujours aussi incroyablement sauvage mais la tranquillité de l’époque a disparu. En été, un flux ininterrompu de voitures défile sur la route départementale 36 qui relie le Mézenc au Gerbier. La bâtisse ira sans doute au fils, il en fera ce qu’il voudra…
Le récit de Chantal, l’isolement physique et psychologique des habitants des fermes isolées, nous paraissent d’un passé lointain. Pourtant cet autre temps est tout proche, Chantal n’a pas 60 ans.



En balade
La ferme typique du pré des boeufs se trouve à 5 km des Estables sur le bord gauche de la RD36 en direction du Mont Gerbier de Jonc. Depuis 1,5 km nous ne sommes plus en Haute-Loire mais en Ardèche.

Un peu plus loin
Nous vous proposons de continuer un peu plus loing en direction du Béage. L’oeuvre de Stephane Thidet » De l’autre coté », avec ce qui reste de la Chartreuse de Bonnefoy, vous propose un autre voyage dans le temps, imaginaire celui-ci.
Autre histoire :
La fausse vraie chaumière des Boutières.
Elle est bien coiffée de chaume mais elle a été construite en 1960. C’était un prototype des 200 chaumières qui auraient pu être construites sur le flanc du Mézenc, si le projet de station du Plan neige avait abouti.

Posté par Joëlle Andreys