En livradois-forez, une maison japonisante
« De passage chez des amis, je suis tombé amoureux de cette région. »
Ludovic Vallogne
L’élue de son coeur : le Livradois-Forez, ses forêts, ses prairies, son lac. Ludovic Vallogne, a cherché pendant deux ans une maison à rénover dans ce secteur, sans succès. Un jour, en regardant ses photos, son attention a été attirée par une pancarte. Agrandie, il put lire la mention « à vendre » avec un numéro de téléphone. Dans le hameau de Dignac, près de Sembadel et du lac de Malaguet, le terrain n’attendait que lui pour imaginer une habitation très personnelle, ouverte sur le paysage.

35 projets avant d’arriver à cette maison
Une tente puis une yourte ont accueilli la famille – Ludovic, son épouse Delphine et leurs deux enfants en bas âge, pendant les vacances et les week-ends. Une cabane en bois qui se trouvait sur la parcelle leur a permis de prendre des douches chaudes et de s’abriter les jours de pluie. Dans un premier temps ils envisagent de faire construire une résidence secondaire, mais, comblés par le lieu, nait le désir d’habiter ici toute l’année. Ludovic peut travailler en visio, un avantage apporté par la crise du Covid, et Delphine, psychologue devrait rapidement trouver un poste par ici.
Quel serait leur rêve de maison ? En tout, Ludovic Vallogne a imaginé 35 projets avec passion, patience et ténacité. Il faut savoir que cet homme dessine des maisons depuis 25 ans. Cette fixation s’explique en partie par son métier : il est graphiste-designer spécialisé en signalétique de grands ensembles publics : la cité internationale de Lyon, le musée du quai Branly, la Philarmonie de Paris, le nouveau parc des expositions de Strasbourg…
Depuis 40 ans, il collabore donc avec des architectes, et pas des moindres : Jean Nouvel, Enzo Piano… Alors l’architecture, on peut dire qu’il baigne dedans. D’un workshop au Japon, il est revenu avec une idée plus précise de sa future maison. Elle sera résolument ouverte sur ce paysage qu’il aime tant et elle aura une coursive sur son pourtour. Mais tant de références le nourrissent ! Tant de possibilités existent ! S’en suivent dessins, maquettes, et architectes…

Il en use quatre, dont des amis avec lesquels il se serait presque fâché, raconte-t-il. « Ils voulaient faire leur maison, pas la mienne. » Jusqu’à ce qu’il rencontre Alexis Monjauze : « J’ai pris cela comme un défi, je ne serai pas le cinquième à craquer » raconte le spécialiste de l’éco-construction et de l’architecture bioclimatique. Le binôme fonctionne enfin.
Mais ce n’est pas simple. Nous sommes en 2022. Le premier projet est trop cher, il faut réduire la surface. Le temps de le redéfinir avec des mètres carrés en moins, les prix des matériaux ne cessent d’augmenter. Le nouveau projet, réduit d’une cinquantaine de mètres carrés, est toujours aussi cher ! Mais cette fois, plus de temps de tergiverser, le devis du charpentier est valable seulement trois jours, il faut se décider, tout de suite. À peine un an plus tard, la famille emménage en Haute-Loire dans sa maison rêvée.
Pure, style et connexion avec la nature
Elle a vraiment du style. C’est une maison très claire, épurée, d’une grande simplicité apparente. Un plan rectangulaire, franc. Depuis l’extérieur on apprécie sa hauteur maitrisée, d’un rapport équilibré avec le paysage et la végétation.
On accède à la maison depuis le nord-ouest, en traversant un bout de jardin. Ce qui frappe au premier abord, c’est la coursive qui en fait le tour, sous un large débord de toit. Pas courante dans la région. Et puis la maison est montée sur pilotis. Une technique qui permet de s’affranchir d’une dalle béton couteuse en matériau, tout en répartissant efficacement la charge de la structure.
Cette autre particularité, se tenir à 1 mètre du sol, nous donne l’impression qu’elle flotte sur le paysage. Accentuant le mirage, une imposante pierre brute (photo) sert de marche à l’entrée nord. Choix esthétique ou attention portée au détail symbolique ? La pierre d’entrée marque la jonction entre la terre et l’espace habité. Nous nous élevons d’un seul pas et nous voici sur la coursive de bois de douglas, 70 m2 un ponton entre la terre ferme et l’espace habité. Coïncidence ? Ludovic et Delphine ont vécu plusieurs années sur un bateau à Paris. La crainte que leurs enfants ne tombent un jour dans la Seine les a fait revenir à terre, mais Dignac navigue dans cet entre deux, un compromis entre un idéal de vie en connexion avec la nature, et le plaisir-confort d’une construction humaine savamment orchestrée.


Je vous propose une énigme
Quand on m’ouvre, je disparais. Qui suis je ? Un indice : mon mouvement de prédilection est la glisse. Réponse : une porte coulissante, pardi. C’est ainsi qu’on entre chez les Vallogne, avec un mouvement doux, lent, et silencieux.
L’entrée est un carré bordé de rangements malins qui s’oublient. Le regard est capté par le paysage en face – courbes vallonnées, rivière, forêt au loin – mis en valeur par les larges baies vitrées qu’on escamote à l’envi. La vue se découpe en autant de tableaux que de rectangles vitrés ou s’offre sans frontière, lorsque les 6 panneaux coulissent totalement. Le fait qu’on ait choisi de ne pas installer de garde corps à la coursive, gomme la frontière entre la construction et son environnement naturel, intimement connectés.




Originalités des solutions
L’agencement intérieur, bien que sobre, est très travaillé. La pièce de vie s’organise autour d’une cuisine et d’un salon.
Des échelles quasi verticales servent d’accès aux espaces sous le toit. Les enfants y ont chacun leur salle de jeux. les espaces en mezzanine – salles de jeux, bibliothèque… – sont délimités par des claustras de tasseaux verticaux. Elles répondent à la vibration de l’habillage du plafond de la pièce principale.
La poutre principale au faite du toit, poutre faitière, est bien visible de la pièce principale : ses 24 mètres linéaires sont soutenus par 4 poteaux verticaux, des pins autochtones.
On remarque 3 autres verticalités : les tubes inox des conduits d’évacuation des fumées des appareils de chauffage. Il s’agit de deux poêles de masse et d’un poêle à bois bûche. Les deux poêles de masse pèsent chacun deux tonnes. Ils ont été livrés sur palette pour montage autonome après que Ludovic ait suivi une formation.
Le poêle de masse Oxalibre a été conçu au sein de l’association Oxalys, un réseau d’auto-constructeurs de Savoie qui transmet des compétences pratiques pour les personnes en désir d’autonomie sur leurs chantiers de construction et de rénovation. Les plans ne sont pas figés ils s’améliorent sans cesse grâce à la coopération des membres et salariés de l’association. Tous les outils et les supports réalisés autour de ce poêle ont été offerts à la communauté.


Besoin d’un petit rappel sur le fonctionnement d’un poêle de masse ?
Contrairement au poêle classique, ce n’est pas la combustion du bois qui chauffe mais les fumées qu’elle dégage. Elles circulent dans un système de conduit en contact avec un matériau à forte inertie (ici des briques réfractaires) pour qu’il stocke la chaleur et la restitue pendant 24 heures. On peut s’absenter, oublier de recharger le poele mais la chaleur reste. On s’en sert aussi comme four, pour la cuisson des aliments, une cuisson lente, qui permet de cuisiner sans y penser. On insère une viande en cocotte le soir et on la déguste le lendemain midi.
Ludovic utilise du pin local fendu très fin, qui brûle comme une allumette comparé à une bonne grosse bûche de fayard. C’est pourtant suffisant pour monter le poêle à température. « Le chauffage avec nos deux poêles de masse nous coûte 400 € / an. » a-t-il calculé. Et le poêle à bûches au milieu du salon ? Un petit Godin d’occasion pour profiter du plaisir de la flamme.
Du dire de ses occupants, c’est un vrai bonheur d’habiter là. Ils ne se lassent pas de la beauté des levers du soleil. On les croit bien volontiers.
- Architecte : Atelier Monjauze
- Charpente : Pierre-Luc Saby
- Menuiseries : Marc Defix
Inspirée par le concept japonais de l’engawa, une bande de circulation en bois au dessus du sol, fait le tour de la maison. Elle permet de se déplacer d’un espace à l’autre par l’extérieur tout en restant abrité…
L’avis de l’architecte Alexis Monjauze
La maison de Dignac est une structure en harmonie avec son théâtre naturel. C’est un rectangle posé sur pilotis, d’une hauteur modérée, ouvert sur le paysage dont l’architecture sobre est d’une simplicité qui n’est qu’apparente. Organiser la fluidité des passages d’un espace à l’autre est un exercice complexe.
Les architectes sont les interprètes des demandes des clients. J’accompagne vers la réalisation de leur projet, à chaque fois unique. C’est pourquoi je n’ai pas vraiment de typologie de maison reconnaissable, si ce n’est nos terriers, des maisons semi-enterrées, (comme les Bulles d’herbe à Queyrières), adaptées au réchauffement climatique.
Il faut dire qu’on a changé d’époque : l’éco-construction est devenue une priorité, on nous interroge sur des solutions bioclimatiques, thermiques, des matériaux biosourcés, et des solutions de stockage de l’eau… , lors qu’il y a 20 ans, on nous réclamait seulement des bâtiments qui consommaient peu.
En rénovation comme en neuf, l’architecture d’aujourd’hui apporte des réponses au réchauffement climatique avec des bâtis de type terrier, plain pied ou sur pilotis comme la maison de la famille Vallogne.
Posté par Joëlle Andreys