« Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise… »
BaudelaireIvresse


Il semble que l’ivresse soit un thème cher à la poésie plus qu’à la philosophie, puisque,  à côté  de cette injonction à s’enivrer du petit poème en prose de Baudelaire, la philosophie semble donner une injonction contraire en mettant l’ivresse du côté de « l’ubris » c’est-à-dire du dérèglement,  de la fuite de soi et du monde, de la folie passagère qui donne l’illusion du détachement et de la lucidité alors que l’on est au contraire totalement prisonnier de l’alcool ou de la drogue ou encore de la passion qui nous aliène(1), c’est-à-dire nous rend autre de ce que l’on est vraiment.


On comprend alors que la philosophie qui se veut une démarche rationnelle, puisse prendre le parti de ranger l’ivresse dans ce qui s’oppose à la sagesse plutôt  que dans ce qui peut la provoquer et pourtant…et pourtant…Il faudrait d’abord ne pas se méprendre sur ce qui dit Baudelaire et s’interroger sur cette association « vin, poésie, vertu » qui peut paraitre surprenante et qui montre en tous cas que l’ivresse dont il parle n’est pas une manière de se plonger dans n’importe quoi pour fuir une existence insupportable mais qu’elle est un art !


Art de se décentrer par rapport à la banalité ou le tragique du quotidien qui ne répond pas au désir d’infini dont tout homme ressent la morsure. L’ivresse ne serait pas seulement pas seulement déchéance mais la figure de l’inspiration créatrice qui permet à l’homme de retrouver sa dignité lorsqu’il est enfoncé dans la boue et qu’il a le courage de transformer cette boue en autre chose que du désespoir. L’ivresse comme inspiration n’est donc pas étrangère à la philosophie comme on pourrait le croire à première vue.


Ainsi, on boit du vin et on est ivre chez Platon !…Dans le dialogue de Platon sur l’amour qui est aussi une forme d’ivresse au combien ambiguë, à la fois merveilleuse et dangereuse, Alcibiade arrive complètement ivre au banquet et s’assoit prés de Socrate en disant ce qu’il n’avait jamais osé lui dire à jeun, que c’était un démon(2), qu’il avait infligé une morsure à son amour propre dont il ne se remettait pas en lui proposant une relation amoureuse qui s’adressait à son âme lors qu’Alcibiade lui proposait un marché : la jeunesse de son corps contre la sagesse de Socrate. Devant le refus de  cette conception marchande de l’amour que pratiquait le jeune et beau Alcibiade à qui personne ne s’était refusé, le jeune homme s’était trouvé dépité mais plus encore bouleversé par l’attitude de Socrate qui voulait le faire grandir et qui ne se prêtait pas au jeu du donnant-donnant. Ainsi, en montrant sa vulnérabilité, l’ivresse d’Alcibiade le rend plus sincère plus profond, plus poétique et plus vertueux au sens grec de vertu comme courage moral.


On boit aussi du vin chez Nietzsche ! Lui qui a fait même de la douleur une forme d’ivresse(3) proposait une conception dionysiaque de la vie. Dionysos est un dieu grec à deux visages celui de l’enivrement qui va jusqu’au délire et celui de l’inspiration créatrice transformant le désordre en harmonie supérieure. Dionysos est le dieu du vin et des pulsions déchainées de notre être mais c’est aussi le dieu de nos retrouvailles avec la nature, de nos racines profondes, on dirait aujourd’hui de notre inconscient. Ignorer ce dieu, c’est selon Nietzsche ne rien comprendre aux profondeurs de l’humain.


« Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise… »
Pourquoi le vin vient il toujours en premier à notre esprit quand on parle d’ivresse ? Parce que l’ivresse que procure le vin occupe une place à part dans la nature de l’ivresse recherchée. Bien sûr, il ne faut pas oublier que le vin est un psychotrope puissant et que l’ivresse de l’Assommoir de Zola est une ivresse glauque qui tire l’homme vers le bas, mais le vin qui peut entrainer une dépendance aussi inquiétante que celle des autres addictions est aussi et on dira même surtout, associé au génie créateur. On peut avoir une addiction au chocolat ou ne pouvoir se passer de fromage mais Shakespeare n’a pas écrit ses drames en mangeant du chocolat ou du fromage mais en buvant du vin ! C’est ce qui fait que l’idée de boire « avec modération » est une sorte d’oxymore(4). Il y a une ivresse recherchée volontairement ou involontairement dans le vin mais c’est ou cela devrait être une ivresse douce qui n’a pas le caractère brutal de la « biture » avec de l’alcool, n’importe quel alcool. C’est ainsi que la formule « qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ! » est démenti en ce qui concerne la culture du vin qui fait le privilège de l’Europe et de l’Amérique latine et de la civilisation judéo Chrétienne. Ce n’est pas par hasard d’ailleurs que le vin soit  présent dans l’eucharistie où il symbolise le sang du Christ : le vin, le sang, la vie au sens le plus spirituel puisqu’il s’agit d’un Dieu incarné et non plus d’un Dieu abstrait et lointain. Cette culture du vin, propre à la France en particulier, permet de valoriser cette sorte d’ivresse-douce qui nous permet de prendre de la hauteur, de l’altitude par rapport à ce qui est une réalité dure à supporter psychologiquement plus que physiquement dans le contexte actuel.


Paradoxalement, c’est dans les pays qui ont la culture du vin qu’il y a le moins d’alcoolisme. Mais ce n’est pas si paradoxal que cela car l’éducation au vin c’est l’éducation à la sensualité, au goût, c’est donc être gourmet plutôt que gourmand. La barrière qui sépare le « bon » buveur de l’ivrogne alcoolique n’est donc pas forcément quantitative mais qualitative et ce n’est pas par hasard que le premier est un être que l’on recherche alors que le second est mis au ban de la société parce qu’il nous renvoie l’image d’une déchéance qui pourrait être la nôtre.

L’ivresse douce du vin est donc du côté de l’hédonisme et suppose certains rites. Il est remarquable que les romains mettaient de l’eau dans leur vin parce que  les vins étaient à cette époque là sirupeux car on les coupait avec du sucre et des épices pour les stabiliser. Hildegarde de Bingen dit au XIIème siècle que le vin est l’élément fondamental de l’alimentation mais qu’il ne faut pas le boire pur. Pasteur  dira que le vin est la plus saine des boissons mais jamais pur. Bien sûr il ne faut pas oublier que l’eau n’était pas potable à cette époque. On retrouve donc un rapport de mesure et non une injonction rigide et quantitative à la manière de boire du vin qui rejoint le « autant d’eau que de vin à table ! » que recommandent les sommeliers à la fois pour déguster chaque vin mais aussi pour mieux digérer et s’hydrater.

Et chacun doit trouver sa propre mesure, quelqu’un peut être ivre en buvant quelques verres et d’autres ne le seront pas, c’est pour cela que la norme est toujours indicative. On est, dans cette conception de l’ivresse, très proche du stoïcisme antique des grecs qui disait que c’est à l’homme lui-même de comprendre quelle est sa propre mesure.
Ainsi cette culture du vin nous est enviée dans le monde et elle est un véritable hédonisme au sens où elle rejoint la convivialité mais aussi l’authenticité. Il y aurait une vertu du vin et l’ivresse douce du vin serait elle-même une vertu en comprenant la vertu du vin comme pouvoir et le vertu de l’ivresse comme courage moral car il faut aussi du courage pour se mettre à nu, pour enlever le masque social, pour accepter d’être dépendant des autres au lieu de se contenter d’exercer son pouvoir sur l’autre…C’est pourquoi aussi l’homme dans l’ivresse peut accepter le risque d’être vulnérable et il peut y avoir quelque chose de touchant dans l’attitude de l’homme ivre qui rejoint la vertu de l’authenticité(5)…
Il est intéressant de voir que la philosophie qui est à la recherche du concept parle moins bien de l’ivresse que ne le fait le poète. Concept en allemand se dit « begriff » et vient du verbe begreiffen qui veut dire griffer. Le philosophe griffe la réalité pour en découvrir l’essence, la poésie caresse la réalité et nous fait peut être mieux sentir ce qu’est l’ivresse mais en même temps on peut remarquer que ce thème de l’ivresse nous renvoie la fameuse question philosophique de l’union ou de la séparation de l’âme et du corps sur laquelle les philosophes se sont penchés sans trouver vraiment une réponse satisfaisante car il y a un mystère de l’incarnation qui veut aussi bien pour le Christ que pour l’homme lui-même. Le paradoxe de l’homme ivre c’est qu’il est à la fois l’incarnation de ce qui est de plus haut et de plus bas chez l’homme et l’homme qui en partant du plus bas s’élève à ce qui est le plus haut incarne le génie de l’humain. Transformer la déchéance en quelque chose qui est beauté, c’est bien aussi la mission du poète.
« De vin, de poésie ou de vertu à votre guise »….

 

NB : De la difficulté de parler de l’ivresse pour le philosophe : Finalement cette difficulté à enfermer dans un concept l’essence de l’ivresse vient peut être du fait que  la philosophie exprime  le point de vue de l’homme sobre et Bernard Pivot en faisant sortir du plateau d’apostrophe Charles Bukovsky en disant que « cet écrivain américain ne tient finalement pas la bouteille! » pose la limite de l’écoute de l’ivresse du point de vue de la sobriété. Il y a donc un paradoxe  et même quelque chose d’insensé à parler de l’ivresse de ce point de vue. L’ivresse serait à ce titre là une sorte d »impensé de la philosophie comme le fou-rire car soit je suis dedans et je le vis soit je suis dehors et je peux tenter de l’analyser mais en le réduisant à quelque chose d’insignifiant qui n’est plus lui. Or un philosophe qui a un fou rire ou un philosophe complétement ivre n’est plus crédible….

 

(1) Du latin alius autre
(2) « Daimon » en grec a le sens de génie, dans ce cas de mauvais génie.
(3) Nietzsche a souffert dés sa jeunesse de maux de tête terribles
(4) Réunir deux termes contradictoires par exemple un soleil obscur
(5) Un singe en hiver avec jean Gabin et Belmondo