On peut profiter de n’importe quelle occasion pour se réunir entre voisins mais il existe une date officielle. Cette année, la fête des voisins se déroulera le vendredi 29 mai 2020.

Pour ma part, cela a commencé il y a trois ans avec un petit mot déposé dans la boite aux lettres de mes voisins les plus proches, c’est à dire à 5 kilomètres à la ronde, nous sommes à la campagne. Certains m’ont répondu tout de suite, d’autres ont réagi plus tard et rares sont ceux qui n’ont pas répondu du tout. La rencontre a été festive, elle s’est déroulée à la belle saison et le soleil était de la partie. Certains ont fait vraiment connaissance, d’autres se connaissaient déjà, au moins de vue. L’année suivante, nous avons renouvelé l’expérience, des liens se sont tissés. On a eu connaissance des difficultés que certains rencontraient. J’ai alors eu l’impression que l’espace avait changé d’atmosphère du fait que, sur la petite route qui mène à la grande, existaient maintenant des repères bienveillants. Je sais que je peux frapper à la porte, simplement pour dire bonjour ou demander des nouvelles, cela n’a l’air de rien mais cela change tout. En hiver, dans l’obscurité, les lumières allumées des fenêtres ont désormais des noms et des visages et c’est rassurant.

Avec les voisins ce n’est pas toujours la fête

le film d’Alfred Hitchcock

La fête des voisins est l’initiative de l’adjoint au maire du 17ème arrondissement de Paris en 2010 à partir d’un fait divers macabre d’une femme âgée décédée seule dans son appartement et découverte quatre mois plus tard. Inutile de dire que les voisins ce n’est pas toujours la fête ! C’est peut-être à partir de là que le thème du voisinage dans tous ses états semble être une thématique qui rejoint la grande question philosophique de l’altérité. Les voisins, je ne peux vivre avec mais je ne peux pas vivre sans. Le voisinage à travers ses maux mais aussi les plaisirs qu’il engendre est le miroir de  nos rapports avec l’autre dans ce qu’il a d’imprévisible, d’étranger voire d’effrayant quand il s’agit, par exemple, d’implanter un établissement psychiatrique dans un village. Dans la société de masse où nous vivons, nous sommes, dans les grandes villes, dit Lacan « serrés les uns contre les autres » et nous concevons notre lien à l’autre non plus vertical comme c’était le cas dans les sociétés traditionnelles, mais comme horizontal. Et il ne faut pas croire que cela ne concerne que les grandes villes, à la campagne où l’espace entre les voisins est beaucoup plus large, il y a aussi des conflits pour des bouts de terrain, des incompatibilités d’humeur ou de style de vie, les « étrangers » qui viennent parfois d’une autre commune toute proche ne sont pas forcément bien accueillis. Ainsi, le voisin, cet « autre » que je ne choisis pas, je ne peux pas totalement l’ignorer, il détermine, à mon insu, le fait que je me sente bien ou mal chez moi et c’est, symboliquement, ce que le philosophe allemand Kant appelle « l’insociable sociabilité de l’être », ce qui a donné la métaphore du porc-épic chez un autre philosophe allemand

 

 

La juste distance ou la métaphore du porc-épic

Schopenhauer définit ainsi ce qui caractérise nos rapports humains : « Par une froide journée d’hiver, un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’éloigner les uns des autres. Quand le besoin de se chauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de façon qu’ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux souffrances, jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendit la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur propre intérieur, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses qualités repoussantes et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles manières. » Il s’agit alors de comprendre qu’il faut faire une différence entre proximité et promiscuité et cela dépend de notre bon vouloir et de notre imagination. Dans la proximité, on peut s’approcher et garder la distance, et on peut respecter la place de l’autre ; dans la promiscuité, la place de l’autre n’est plus respectée et on a le sentiment que l’autre nous la vole. C’est valable entre deux colocataires mais aussi entre deux pays voisins. Il y a donc une juste mesure qui se joue dans la rencontre, sur le palier ou dans l’ascenseur, une sorte de droit de réserve qui évite à la fois l’intrusion de l’autre et l’indifférence à l’autre qui peut être aussi perçue douloureusement. L’idée de distance n’a rien à voir avec l’indifférence, il se peut que nous devenions amis avec notre voisin mais il se peut aussi que l’autre nous insupporte par ses habitudes ou son comportement. Dans tous les cas, il est difficile d’avoir une attitude neutre.

Cette fête des voisins a donc sa source dans le fait que nous ne pouvons pas choisir nos voisins. Prenons le risque de les connaitre du moins de les reconnaitre dans leurs diversité voire leur étrangeté. L’acceptation de ce risque peut entrainer une vraie convivialité.

Notre société est en  manque d’espaces communs. Le trottoir à la sortie de l’école en est un, le palier desservant plusieurs appartements en est un autre. Les ronds points des gilets jaunes sont en quelque sorte devenus «des paliers» improvisés où les gens se sont reconnus. Dans cet esprit, la fête des voisins est un autre espace commun possible.