Tout le monde s’accorde à reconnaitre que le chômage, l’absence de travail entraine  non seulement un déséquilibre sur le plan économique puisque l’individu ne peut plus « gagner sa vie » et mener une vie décente sur le plan matériel, mais, en plus, une souffrance psychologique due à l’impression d’être inutile et de ne pouvoir exercer des talents, de ne pas être reconnu par la société. En même temps, les suicides et les dépressions  liés aux contraintes du travail où il faut obéir à des injonctions de rentabilité, les problèmes de harcèlement au travail, la concurrence que suppose un travail qu’il faut garder  à tout prix même s’il ne correspond en rien à ses propres aspirations, tout cela nous offre une image du travail qui est plus une aliénation qu’une liberté, cette liberté ou pseudo- liberté  étant plutôt du ressort de l’intime, de la vie familiale et des loisirs.

Comment la philosophie a-t’elle traité cette question et peut on d’ailleurs  considérer que le travail dans son rapport à la liberté puisse être une question essentielle de la philosophie ?

   1  Le travail comme nécessité

Dans l’antiquité grecque, le travail est considéré comme une non-liberté. Dans l’étymologie même du mot travail, on retrouve cette idée de souffrance, d’aliénation,  travail vient du mot latin « tripalium » qui veut dire instrument de torture à trois pieux pour ferrer les chevaux récalcitrants. Il y a donc chez les grecs une sorte d’identité entre travail et nécessité. Travailler c’est être esclave c’est donc du coté de la pure nécessité et on utilise un autre mot pour désigner l’activité intellectuelle et artistique qui n’est pas liée à la pure nécessité vitale.

Cela s’explique par la différence que font les grecs de l’antiquité entre la « techné » et « la phusis ». La phusis, la nature, produit spontanément de belles choses que nous admirons, alors que l’homme, pour produire quelque chose, doit faire des efforts pénibles face à une matière qui lui résiste, la techné est donc vue comme une épreuve de la nécessité et n’a pas la spontanéité, la créativité spontanée qui parait quasi divine de la nature. C’est pour cela que les anciens divinisent la nature et ont plus de mal à diviniser le travail et ont tendance à le diaboliser. Par contre lieu de la liberté c’est soit l’échange de parole entre citoyens égaux, soit l’idée de détachement que l’on peut atteindre par le travail de l’esprit. C’est  ainsi que la philosophie grecque ne donne pas au travail une dimension anthropologique essentielle alors qu’elle valorise la science comme contemplation, ce qui fera dire à  Simone Weil que Platon a tout compris sauf le travail…

Ce mépris pour le travail qui est uniquement du coté du corps et de la survie peut paraitre surprenant pour notre époque contemporaine et pourtant  il persiste  à travers nos conceptions du travail, en particulier lorsque l’on glorifie le travail intellectuel au détriment du travail dit manuel mais aussi quand on considère le travail comme un simple moyen au service d’une fin qui n’est autre que le rendement.

C’est ainsi que nous allons étudier deux positions celle de Hannah Arendt et de Simone Weil qui reprennent cette distinction grecque du travail-nécessité mais si Hannah Arendt distingue le travail  de l’action, Simone Weil refuse cette séparation radicale en montrant la dimension spirituelle du véritable travail humain tout en lui reconnaissant cette dimension de nécessité. Ces deux positions philosophiques se situent au 20ème siècle dans des périodes de guerre et d’après guerre pour Hanna Arendt seulement puisque Simone Weil est morte en 43 à 34 ans.

Hannah Arendt

Quelques éléments biographiques : elle est née à Hanovre en 1906, elle est une élève précoce et brillante, obtient un doctorat à 22ans après avoir été l’élève et la maitresse de Heidegger. Juive, elle fuit l’Allemagne nazie, se réfugie en France où elle résidera jusqu’en 1940, en 1941, elle émigre aux Etats-Unis avec sa mère et son mari et devient citoyenne américaine. Elle sera violemment critiquée lorsqu’elle assiste  au procès de Eichmann qu’elle considère comme « un homme normal ». C’est elle qui forgera le concept de « banalité du mal », ce qui lui vaudra les foudres de la communauté juive qui l’accusera de trahison. Elle devient professeur d’université et donne des conférences qui seront reprises dans les ouvrages qui vont la rendre célèbres dont fait partie  Condition de l’homme moderne. Elle  meurt en 1975 à New York

Pour Hannah Arendt, le travail est de l’ordre de la nécessité mais dans les sociétés modernes  contrairement à l’antiquité grecque, il est valorisé mais cette valorisation cache une certaine idée de l’homme. Pour elle, on est passé d’une vision de l’homme dont l’essence est d’être un « animale rationale » dans l’antiquité grecque et au moyen âge c’est-à-dire avant tout un être doué de raison au primat de « l’homo faber » celui qui fabrique des objets mais qui peut créer une œuvre dur able  à l’animale laborans où le travail est un processus qui relève de la poursuite sans fin de la croissance. Or la condition de l’homme moderne c’est de faire de l’accroissement de la production, des biens matériels la fin de l’existence. Derrière la valorisation du travail se cache l’impératif du concept de productivité qui devient l’impératif des sociétés modernes. Ainsi, si les grecs méprisait le travail-nécessité, c’était pour valoriser la vie contemplative et le savoir intellectuel qui leur permettait de connaitre les lois du monde tandis que pour les sociétés modernes si le travail devient l’idéal de la vie humaine c’est la réduction de l’homme au vital à un renouvellement incessant du processus vital du corps qui a besoin de se nourrir pour survivre. C’est un processus répétitif sans aucune transcendance.

Ainsi, la valorisation du travail chez les modernes va peu à peu ramener tout le monde de la culture, de l’action, de l’œuvre à ce qui est à produire et à consommer de manière répétitive comme étant l’obéissance à ce processus pour qu’il ne s’achève jamais. On relancera sans cesse la machine de production et de consommation. H Arendt a été la première à dénoncer le gaspillage de la consommation, on fait des produits peu durables pour que les gens en achètent de nouveaux… Il y a pour elle, une perversion de la culture, de la politique et de l’humain, de la spiritualité et de tous les éléments de l’activité de l’homme sous le processus analogue ou identique au processus de consommation et de production qui est celui du corps

Ce règne du travail est aussi celui de l’anéantissement du monde, elle développe sa vision de l’âge moderne avec cette idée qu’une société de travailleurs est une société où l’homme est réduit à sa fonction de producteur. On voit le travail uniquement comme ce qui permet de renouveler les besoins vitaux sans qu’il y ait une autre dimension qui puisse lui être liée de telle manière que le travail nous soumet à un cycle sans fin dont on ne peut se libérer.

Ainsi dans la valorisation de « l’homo faber » l’homme produit des œuvres en vue d’une fin subjective et créatrice : L’artisan qui est fier de son œuvre, l’artiste qui l’est  aussi. C’est l’idéal de la renaissance, la glorification de l’œuvre et les théories modernes  du génie sont, pour une part, lièes à cela. Mais avec l’animal laborans qui est le fait de la civilisation industrielle, on arrive à une situation où le processus de production devient la fin et les individus les moyens. Le travail s’oppose ainsi au monde où les sujets sont des fins les uns par rapport aux autres et cela, c’est ce que H Arendt appelle « Action » et c’est ce qu’elle oppose au travail. L’action disparait dans les sociétés  de consommation d’où l’idée que c’est dans ce type de société où les sujets ne sont plus des fins en eux-mêmes que se trouvent les germes du totalitarisme. Ceci sera repris par Habermas qui considère que lorsque l’on substitue à la politique au sens noble du terme, la bureaucratie, l’administration, la technocratie, alors advient le totalitarisme. Alors que si on considère la politique comme délibération des citoyens sur les fins sociales et humaines, alors on résiste à cela. Mais malheureusement, la modernité a remplacé l’action par le travail et la politique par la technique.

Hannah Arendt comme Habermas opposent donc un mode d’activité où c’est le pouvoir de domination technique sur un objet qui est le schème fondamental de l’activité d’une part à un mode d’activité où le schème est celui de la communication réciproque, d’autre part. Pour eux ces deux domaines ne peuvent pas s’articuler c’est l’un ou l’autre. Soit on est dans un schème de domination d’objets comme dans  l’activité technique où j’enchaine des moyens en vue d’une fin pour m’assurer un pouvoir sur le réel, soit l’on est dans une relation d’échanges de paroles entre sujets égaux dans l’ordre de la réciprocité, ce qu’Habermas appelle « l’agir communicationnel ».

Le drame de la modernité c’est que le règne et l’expansion de cette sphère anéantit peu à peu celle de l’agir communicationnel, la technique et l’économique écrase la politique, la technique et la science deviennent des idéologies, donc l’idolâtrie de la puissance technicienne peut devenir en soi une idéologie justificatrice de n’importe quel processus du moment que c’est le progrès technique qui commande.

Il y a donc un même diagnostique chez H. Arendt et Habermas. Dans les sociétés modernes et contemporaines, le travail tend à remplacer l’action et l’interaction, chez Arendt, il faut entendre la politique comme l’ensemble de toute la culture. Le point commun entre H. Arendt et Habermas, c’est que le travail est un lieu où les sujets humains n’interagissent pas authentiquement entre eux, ce n’est que dans l’action ou l’interaction qu’il y a ce type de rencontre interhumaine que le monde du travail ignore.

 

Et cela vient d’où ? Cela vient d’un nouveau type de rationalité qu’inaugure la science.

La science qui veut maitriser la réalité naturelle s’applique à maitriser la réalité sociale et historique…Les lois de l’histoire seraient comparables aux lois de la nature et la politique de plus en plus complexe cherche à s’évaluer de plus en plus comme une science administrative. L’administration prend de plus en plus d’importance  et le couplage entre science et politique se vérifie de plusieurs manières- la politique qui était vue par Machiavel comme un art et non comme une science devient une science dans la modernité comme si la politique n’avait vraiment de vérité et de rigueur que si elle avait les concepts et les processus qui sont ceux des sciences de la nature- la techno-science devient la source du pouvoir, la politique ne peut plus se passer du scientifique, de « l’expert ». Nous traitons la réalité sociale comme nous traitons le monde de la nature.

Cette « nouvelle rationalité » a un impact direct sur le travail : C’est l’objectivité du travail et non la subjectivité au travail qui devient le centre de gravité de la pensée…On s’habitue ainsi à ce que les individus deviennent des moyens  et non des fins. Contrairement à ce que Marx espérait c’est-à-dire que si l’on s’appropriait les moyens de production, les machines pourraient travailler toutes seules, laissant ainsi l’homme la possibilité de vaquer à ses loisirs dans une société sans classe, nous sommes dans nos sociétés contemporaines dans une progression de toutes les formes de contrôle social par la technique. Ce qui fait que les hommes sont de moins en moins libres  dans leur travail et dans leurs activités car même le non-travail est dominé par la technique. La technique et la science s’introduisent partout, il n’y a plus de rapport possible que ce soit à la nature au réel ou à l’autre sans médiation technique produite par un système de production moderne. Tout cela produit des formes de domination  nouvelles qui n’existaient pas auparavant.

Ce qui est dangereux, c’est que la technique et la science deviennent des système de légitimisation sociale ; ainsi si on peut le faire, on doit le faire… La puissance technique s’auto-justifie en permanence par le fait qu’elle est un progrès de la connaissance et de la puissance, donc on ne peut rien lui répondre !….L’homme qui réagit dans ce schème technique ne peut rien savoir de ce qui n’est pas technique affirme Habermas. Et cela se retrouve au niveau du langage, le langage de la technique se veut universel quelque soit le type d’objet qu’il rencontre, il néglige la singularité  des rapports humains. L’incapacité de la technique à s’adapter aux personnes, par exemple quand tout est automatisé (à la poste ou aux caisses d’un super marché) montre que l’objet est partout présent et que la singularité de l’individu et de ses besoins n’est pas pris en compte.

Transition entre la position de H.Arendt  et introduction à la philosophie du travail de S.Weil

Mais réduire le travail à une simple technique, n’est ce pas ignorer les autres dimensions du travail ? Ce que l’on peut reprocher à H.Arendt et  à Habernas c’est de rester  « trop grecs » en considérant que le travail, dans son essence, n’est rien d’autre qu’un moyen de domination sur la nature et le social. Si l’on voit dans le travail  qu’une relation de moyens à fins de manière instrumentale, le travail ne peut être transformé : J’ai une fin déterminée, je cherche les moyens pour la fabriquer…

Mais les fins que l’homme recherchent ne sont jamais représentables en termes d’objets, on ne peut les atteindre par des techniques. Il faut peut être admettre que les fins recherchées parles hommes puissent unir les hommes vers le haut et on peut dilater le concept du travail jusqu’à penser que la vie humaine dans son ensemble soit un travail d’enfantement de soi. Ce qui nous amène à une première réponse concernant la question posée, il faut sortir de l’alternative travail –liberté ou travail-aliénation, le travail est ambivalent il peut subjectivement parlant être à la fois une aliénation et une liberté. Il peut être quelque chose de positif et de négatif, vers l’art, il va devenir de l’ordre de la joie et de la liberté et s’il tend s’il tend vers l’esclavage il est pénible. Mais le travail « moyen » est les deux à la fois ; si le travail n’était que de l’épreuve de la nécessité, il serait esclavage, s’il n’était que l’épreuve de la liberté, ce serait de l’art ( même l’artiste génial rencontre la résistance de la matière).

Donc mettre uniquement le travail du coté du corps ou le mettre uniquement du coté de l’esprit, c’est une profonde erreur. Le corps et l’esprit sont liés de manière indissoluble. C’est pourquoi on va avoir avec Simone Weil une conception du travail  qui ne peut se séparer de l’intersubjectivité et d’une dimension spirituelle.

Simone Weil

Eléments biographiques ; SimoneWeil (1909-1943) est une philosophe élève de Alain qui met d’emblée le travail au centre de sa philosophie. Engagée dés son premier poste d’enseignante au Puy en Velay dans la lutte contre l’oppression et l’exploitation, elle se détourne assez vite de la politique et veut se rendre compte par elle-même des conditions dans lesquelles travaillent les ouvriers disant que ceux qui parlent du travail en usine n’y mettent jamais les pieds. Cette  expérience (1934-1935) où, dit-elle, elle rencontre la réalité et « des hommes réels » refusant une conception abstraite et détachée de la philosophie va être fondatrice d’une perspective nouvelle sur les conditions de l’oppression  et  ce qu’elle appelle le malheur de l’ouvrier.

C’est à l’occasion d’une thèse de philosophie qu’elle demande un congé pour devenir ouvrière et ressentir dans son corps et dans son âme les conditions de ce travail, cette expérience n’a rien de celle que pourrait avoir une jeune bourgeoise en vadrouille dans un milieu qui n’est pas le sien. A partir de là, de son journal d’usine qui montre qu’à un certain moment  elle n’est plus capable de penser tellement elle est épuisée, S Weil écrira des textes plus théoriques où elle essaye d’imaginer comment le travail au plus bas de l’échelle peut se transformer. S. Weil meurt à Londres à 34 ans d’un arrêt cardiaque du à une tuberculose mal soignée et d’un affaiblissement lié aux privations qu’elle s’imposait.

Pour Simone Weil, il y a, contrairement à H.Arendt, une articulation entre « la vita activa » et la « vita contemplativa ». Le travail est du coté du corps, certes, mais aussi, du côté de l’intellect. L’une ne va pas sans l’autre. L’originalité  de S.Weil, c’est de reprendre l’idée grecque que le travail est de l’ordre de la nécessité mais de dire qu’il est aussi du coté de la liberté, ce qui veut dire que la matière et l’esprit sont deux réalités irréductibles l’une à l’autre, on est obligé de prendre les deux. L’expérience du travail c’est le lieu où l’unité de la  matière et de l’esprit se révèle de manière la plus évidente.

S Weil se pose la question de savoir pourquoi depuis les grecs la question de travail n’est pas au centre de la philosophie mais aussi de la culture et de la civilisation. Elle pense que le mot travail ne doit s’appliquer qu’à l’effort intelligent, celui qui exerce une action sur la matière à partir d’une compréhension de ses lois, de son intelligibilité, ce qui rend son action efficace. Le travail, c’est l’effort réfléchi donnant lieu à une méthode et des règles d’action. Seul le travail est proprement humain, c’est même ce qui spécifie l’humain par rapport à l’animal dans le monde vivant : La capacité d’articuler la pensée et la matière : L’homme n’a de puissance sur le monde et sur soi que par l’œuvre de médiation indirecte car rien n’est immédiat pour l’homme. C’est vrai pour la pensée et aussi pour l’action concrète.

Ainsi n’importe quel travail est une action qui se définit par la mise en œuvre de moyens séparés d’une fin, le travail vise un but qu’il ne peut atteindre directement. Mais S Weil comprend le mot fin comme quelque chose qui dépasse l’efficacité technique.

L’action proprement humaine est donc un travail (contrairement à Arendt qui sépare le travail de l’action) et si je veux un résultat immédiat par rapport à mon désir, c’est de l’esprit magique propre à l’enfance et non du travail.

Pour S.Weil le travail est plus un don qu’une volonté de puissance et la vocation de l’humanité, c’est de rendre le travail le plus humain possible afin que le versant positif du travail l’emporte sur le versant négatif.

La dimension humaine du travail, ce n’est pas d’abord le degré de technicisation des outils avec lesquels on travaille, mais c’est le mode d’appropriation subjectif de mes moyens de travail et cela est vrai même dans les sociétés hyper-techniciennes, il faut qu’il y ait quelque chose de vivant et de personnalisé ou alors, on n’est plus qu’une mécanique.

Ce qu’il faut, c’est mettre le sujet du travail au centre et non pas sa productivité. C’est la même chose dans le capitalisme libéral ou le collectivisme stalinien, d’un côté, on soumet l’individu à la puissance du capital privé, de l’autre on le soumet à la puissance du capital d’Etat. La véritable révolution pour S Weil, c’est la cogestion.

Ce qui fait du travail, un travail proprement humain, c’est l’unité du travail manuel et du travail intellectuel, cela a une conséquence politique : supprimer la séparation entre ceux qui dirigent et ceux qui exécutent. Ainsi, l’aliénation n’est pas seulement économique – différence de salaire- mais morale et anthropologique. Ce qui est à combattre, c’est l’impossibilité de contrôler ses moyens et conditions de travail à cause de la séparation totale entre exécution et production.

S Weil dénonce la quantification de la productivité, le fait de quantifier  les flux financiers annonce la financiarisation de l’économie. « La société bourgeoise est atteinte d’une monogamie de la comptabilité. Pour elle rien n’a de valeur que ce qui peut se chiffrer en francs et en centimes. Elle n’hésite jamais à sacrifier des vies humaines à des chiffres qui font bien sur le papier, chiffres de budget national ou de bilans industriels. Nous subissons tous un peu la contagion de cette idée fixe, nous nous laissons également hypnotiser par des chiffres »… 

« Il est plus facile de réclamer au sujet du chiffre marqué sur une feuille de paie que d’analyser les souffrances subies au cours d’une journée de travail. » OCII conférence de 1937

S Weil a compris que le danger, c’était que le capitalisme financier devienne totalement autonome par rapport au capitalisme réel, de la puissance de travail réel. C’est ce qu’elle appelle  l’idolâtrie de l’argent. Elle pressent que l’on va accumuler de la richesse comme une fin en soi, une richesse qui n’est pas vue comme destinée à produire pour satisfaire des biens, pour satisfaire des besoins humains mais simplement come un collectionneur privé accumule les œuvres d’art dont il serait le seul spectateur pour le plaisir d’accumuler de la puissance dont les autres seraient privés.

C’est l’aliénation spirituelle qui et le plus grand mal et qui ne peut être résolu uniquement par des augmentations de salaire. On va faire consentir à l’inhumain pour quelque sous en plus…

C’est dans ce cadre qu’elle analyse le taylorisme où, dit elle, l’homme est réduit à un instrument, il n’est plus un sujet dans la science du travail qui domine le taylorisme industriel. Il y a donc une perversion de la science qui devient au service d’une technique liée à la productivité alors que selon les grecs auxquelles S Weil se réfère, la science doit être contemplation.

Texte de S Weil

Passage sur le rythme, le rythme véritable, c’est quelque chose qui n’est ni la monotonie, ni l’absence de liaison entre les choses, dans un rythme, il faut quelque chose de régulier et quelque chose de nouveau, d’irrégulier. Dans un travail il faut quelque chose qui réponde à des règles et quelque chose qui s’intercale entre les règles. La cadence, c’est l’horloge qui domine tous les ateliers, qui mesure le temps de travail. Corrélation entre travail et repos, travail et contemplation de son travail. L’esprit humain fonctionne ainsi, il s’incarne  dans un processus et il domine ce processus, il peut le dominer du regard et de la pensée et ensuite il se projette dans une autre séquence. L’articulation entre travail et contemplation fait partie de l’essence du travail, c’est ce qui est contenu dans l’idée de rythme et c’est ce qui a été supprimé dans le taylorisme.

Il est important dans le travail d’avoir conscience que l’on commence quelque chose et que l’on finit quelque chose, c’est cela qui articule travail et contemplation, on crée une séquence d’activité dans laquelle on est plongé puis on s’en arrache pour la dominer de la pensée et du regard.

S’approprier le temps de travail, c’est ce qui es détruit par la structure industrielle du travail moderne et voilà ce qu’il faut réinventer, s’approprier l’espace de travail…il faut se sentir « chez soi » dans le travail.

 

Conclusion

La critique de Hannah Arendt et de Habermas montre comment la technique peut devenir tout puissante et faire du travail le lieu de la nécessité et de la répétition, d’autre part le travail pour Hannah Arendt, se sépare totalement du niveau de l’action politique  qui est le seul lieu de la revendication démocratique, le travail reste donc un lieu de servitude, dans ce sens , elle reste dans une perspective grecque dualiste.

Au contraire, il est intéressant de voir comment S Weil montre comment le travail peut prendre un sens métaphysique au sens où nous vivons sous la loi du temps et nous ne pouvons pas réaliser nos désirs sans travailler, quelque soit la forme de ce travail. Simone Weil réhabilite également sa dimension spirituelle en montrant comment le plus humble travail se doit d’être contemplé pour devenir réellement humain et exprimer notre liberté. Elle considère ainsi la contemplation comme faisant partie du processus du travail humain. Sa perception élargie du travail proprement humain arrive à concilier l’aspect nécessité du travail à la dimension de la liberté. C’est pourquoi un travail qui peut être pénible peut être ressenti comme une joie qui libère parce notre effort est habité par une fin qui nous dépasse et en même temps nous élève alors qu’un travail « facile » qui rapporte beaucoup d’argent n’aura pas la même valeur et sera toujours un moyen et non une fin. C’est ainsi que les tâches les plus humbles peuvent être accomplies avec l’impression d’être libre, ce qui n’est pas le cas d’un travail répétitif et monotone qui n’a aucun sens pour nous et dans lequel nous ne nous sentons pas « chez nous » et enfin, elle donne au concept d’attention qui peut s’identifier à une faculté surnaturelle, entendons par là ce qui nous permet de pénétrer plus profondément la réalité, et on est d’autant plus attentif que l’on a une sorte d’amour pour ce à quoi on est attentif ( c’est vrai pour le rapport à autrui mais c’est vrai pour toute sorte d’objet, à condition de parler  d’amour non pas comme passion aveugle mais comme quelque chose « qui dilate le regard » comme dit le philosophe Levinas) donc, dans ce sens, plus on aime, plus on est intelligent. Simone Weil va très loin dans la valorisation de ce concept qui peut aussi avoir un sens analogique désignant l’attitude de l’esprit face à n’importe quel champ de connaissance que ce soit au niveau d’un travail très humble ou au niveau de l’attention à Dieu….L’attention, c’est accepter de recevoir la présence de ce qui doit être donné, de ce qui ne peut être construit par l’esprit et la raison. Dans ce sens le vrai travail humain c’est celui qui nous permet de cultiver nos facultés internes afin de nous faire progresser dans la culture de soi, de l’esprit, dans la capacité d’être de plus en plus ouvert à la réalité et ceci c’est la dignité du travail  qui peut être une valeur démocratique…Il faut que les hommes aient le même sentiment de dignité quel que soit le travail qu’ils exercent, il y a donc une revendication économique qui devrait être applicable à toute structure sociale. Elle ajoute d’ailleurs que  « la basse espèce d’attention exigée par le travail taylorisé n’est compatible avec aucune autre, parce qu’elle vide l’âme de tout ce qui n’est pas le souci de la vitesse. Ce genre de travail ne peut pas être transfiguré, il faut le supprimer. » Même si elle parle du taylorisme qui est lointain, cette remarque semble avoir une résonance particulièrement contemporaine dans notre univers de travail où la performance évince cette faculté d’attention au profit du « toujours plus vite sans savoir pourquoi ».

 

 résumé du cours public de philosophie de janvier 2015