L’EMPEREUR DES TÉNÈBRES    Bubo Bubo

 

grand duc

Pour le voir, ou plutôt l’entrevoir (soyons précis), il s’agit de s’armer d’une bonne paire de jumelles et d’une patience à toute épreuve. Car l’oiseau de proie rupestre est mimétique au dernier degré. Grâce à un plumage fauve moucheté à la fois d’une grande beauté et d’une efficacité diabolique, il se fond à merveille dans son environnement rocheux : il « fait FOMEC* », comme on dit dans l’armée. C’est d’ailleurs à son ramage plus souvent qu’à son plumage qu’on décèle sa présence, à la nuit tombée : un bouh-ouuuh aussi lugubre que laconique qui lui a d’ailleurs donné son nom latin, Bubo Bubo, ainsi que son nom allemand, der Uhu. Reste ensuite à le repérer de jour, ce qui n’a rien d’une mince affaire. Aussi énorme la bête soit-elle, c’est souvent à ses yeux qu’on la repère, des yeux qu’elle a revolver ! Même de loin – de toute façon, si l’on s’approche, l’animal se terre et on ne le voit plus – équipé de jumelles ou d’une longue-vue, le Grand-Duc vous repère aussi efficacement qu’un radar de la NASA et vous transperce d’un regard rouge-orangé qui n’a pas grand-chose d’hospitalier. Chaque observation est une aventure en soi, et les anecdotes se bousculent, comme cette fois, à Saint-Front, où nous l’avons repéré et aussitôt perdu de vue, alors qu’il n’avait pas bougé d’un pouce. Il y eut aussi cette après-midi de mars dans les gorges de la Sumène où, houspillé par deux Grands Corbeaux teigneux qui lui jetaient des branchettes et des petits cailloux, il s’est dressé de toute sa hauteur, épaules en avant, aigrettes au garde-à-vous, feulant comme un chat énervé sur les belliqueux corvidés. Et puis ce petit matin de la fin mai à Coubon où un « bébé » duveteux de trois semaines – les guillemets sont de mise, tant la bête paraît massive – s’est soudain retrouvé seul sur un replat herbeux, cerné par une dizaine de Corneilles dessinant autour de lui un cercle parfait : les « blousons noirs » tinrent le siège une bonne heure durant… une scène digne du Livre de la Jungle ! Ou encore ce soir de juin où quatre Vautours élurent domicile pour une nuit juste au-dessus d’un nid, dans les gorges de la Loire, à l’entrée du Puy. La femelle fit rentrer ses deux petits dans une cavité à la hâte et se planta en avant de la plateforme, le regard sévère, bien déterminée à les défendre bec et ongles au besoin.

Après avoir été inlassablement pourchassé et par endroit exterminé par nos chers ancêtres, comme dans le Nord du pays, le plus grand rapace nocturne d’Europe a échappé de justesse à l’extinction, en grande partie grâce à la Loi sur la protection des rapaces de 1972. En Europe, l’espèce est surtout présente en Espagne, en France, en Scandinavie, en Russie, en Roumanie et en Grèce. Certains pays, comme la Suède ou l’Allemagne, ont procédé à des lâchers pour enrayer l’extinction de l’espèce ; en France, notre Massif Central reste le bastion du Grand-Duc, avec la région PACA, grâce à la grande richesse géologique et paysagère de ces deux régions, gage de terrains de chasse intéressants. Dans le périmètre cité, la Haute-Loire figure parmi les départements les plus propices, beaucoup plus que la Lozère et l’Ardèche voisines, par exemple, où l’espèce est peu présente, en raison d’une nourriture moins abondante. Sur le département, la densité est d’environ 2 couples pour 100 kilomètres carrés. On l’y trouve surtout dans les gorges de la Loire et de l’Allier, même s’il tend aussi à recoloniser les plateaux du Devès et du Mézenc depuis quelques années. Comme tous les super-prédateurs, son régime alimentaire est très varié, allant du jeune renard aux insectes en passant par les rongeurs et les rapaces, qu’il chasse de nuit, grâce à un vol entièrement silencieux (des microplumes savamment disposées annulent les turbulences et donc le bruit de ses battements d’aile). L’animal en impose, mesurant de 70 à 90 centimètres de haut, pour une envergure maximale de 1,90 mètre. Soit dit en passant, l’ancêtre préhistorique de nos Grands-Ducs actuels était encore plus massif (vous imaginez la bête…) : l’un d’eux est d’ailleurs représenté avec une merveilleuse économie de traits dans les entrailles de la Grotte Chauvet. Il se reproduit à la saison froide (janvier-février) mais ne construit pas de nid proprement dit, nichant à même le sol, de préférence dans une cavité rocheuse, dans une falaise qui n’est pas forcément gigantesque, mais inaccessible et préservée. Jusqu’au mois de juillet, il élève jusqu’à quatre jeunes en fonction des ressources alimentaires disponibles. Adulte, le Grand-Duc ne craint guère que l’homme et ses aménagements : les lignes électriques, les fils de fer barbelés, le braconnage (empoisonnements, tirs…), le dérangement (loisirs motorisés, escalade, trail…) et bien entendu les voitures, ou alors son alter ego diurne, l’Aigle Royal (le nom anglais du Grand-Duc est d’ailleurs Eagle-Owl, « l’Aigle-Chouette »). Citons enfin quelques-uns de ses proches cousins visibles sur le sol altiligérien : le Hibou Petit-Duc, espèce méditerranéenne, très rare, surtout présente dans le bassin du Puy et le Brivadois, le Hibou Moyen-Duc, plus montagnard, qui apprécie les plateaux du Devès, du Meygal et du Mézenc, et le Hibou des Marais, diurne pour sa part, qui ne laisse admirer qu’épisodiquement son plumage velouté dans les narces du département…

* « Fond Ombre Mouvement Eclat Couleur » : les règles élémentaires du camouflage

Pour en savoir plus : « Le Grand-Duc d’Europe », Gilbert Cochet, collection Les Sentiers du Naturaliste, Delachaux et Niestlé, 2006

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