BRUNO BOUSSAGOL A POSÉ SA MONTRE SUR LA TABLE À CÔTÉ DES LIVRES ET DE SES NOTES, COMME POUR MIEUX SUIVRE LA COURSE DU TEMPS. POURTANT C’EST UNE MONTRE AUTOMATIQUE, QUI S’ARRÊTE LORSQU’ELLE NE SUIT PLUS LES MOUVEMENTS DU POIGNET  QUI LA PORTE.

Nous sommes à l’hôpital psychiatrique Sainte-Marie au Puy, et c’est là que se rencontre, une fois par mois, le collectif Parce qu’on est là. Depuis 7 ans ce groupe très soudé de 4 personnes, étoffé parfois de la présence de personnes satellites, s’est réuni régulièrement autour d’un atelier théâtre, puis d’un atelier d’écriture et maintenant de lecture. Des ateliers dont l’objectif n’est pas seulement de réaliser, mais aussi d’oser se produire devant un public extérieur à l’établissement  hospitalier.

Une façon de faire un pied de nez à l’institution, de refuser un temps d’être un objet de soin, pour s’affirmer, sortir du milieu psychiatrique à la rencontre du monde extérieur. Un acte de résistance, un acte libérateur, un acte qui crée des ponts entre les « malades » et les « non-malades ». Après avoir joué sur scène au Puy, à Marvejols, à Clermont-Ferrand, le collectif a édité chez Brut de Béton un recueil « HP Blues », des textes sensibles qui évoquent l’hôpital psychiatrique mais surtout des fragments de vie, des réflexions, ou des jeux d’écriture plus légers. Cet été, le collectif était invité aux Nuits du 4 août de Saint Flour de Mercoire à côté de Langogne, un rassemblement d’affranchis, porteurs d’utopies   réalistes. Beaucoup de ceux qui ont vu, lu, entendu le collectif Parce qu’on est là ont été fortement impressionnés.

Ce ressenti-là, c’est un peu la marque de fabrique de Bruno Boussagol, metteur en scène, qui depuis 27 ans oeuvre avec la création et la folie « au sens large ». « Il se passe ici (dans cet atelier à l’intérieur de l’HP) quelque chose de très humain au niveau relationnel et de pas du tout thérapeutique. Ce n’est pas un lieu de soin, mais un lieu, un temps ou l’on prend soin, ouvert à tous. » Quoique. Du côté des spectateurs, on se prend à se demander qui soigne qui. Comme si la parole délivrée était un soin social dans le sens où elle fait se rapprocher des mondes qui  s’ignorent. Comme si elle réveillait des émotions, des angoisses de tout-un-chacun comme pour nous apprendre à mieux les regarder. Un soin universel en quelque sorte.  « La littérature, le cinéma, le théâtre sont extrêmement imprégnés de folie, ils mettent la personne au centre de leur histoire et se nourrissent de tout ce qui déraille. Et ce qui déraille, c’est ce qui fait la vie. C’est rassurant, non ? »

Un mardi du collectif  Betty, Chantal, Axelle et Renée sont venues avec des livres choisis de Duras et Bukowsky pour préparer une lecture croisée. On s’écoute, on échange autour des extraits que chacune présente puis lit tour à tour. Bruno Boussagol donne des pistes de recherche : visionner les films de Resnay pour observer la rythmique, le ton employé, écouter l’interview de Duras par Pivot dans un Apostrophe de 1984… Il montre les liens entre l’écriture de l’auteur de « Hiroshima, mon amour » et celle de Beckett, des auteurs qui disent beaucoup avec très peu de mots. Axelle confirme « c’est une écriture très raffinée et très simple. »  Martine Bonnefoux, responsable de l’Espace Rencontre de Sainte Marie, a amené des documents en plusieurs exemplaires sur la vie et l’oeuvre de Marguerite Duras. Renée, soucieuse de tout ce qu’il y a autour de son texte, présente  la vie de l’auteur, la violence de sa famille « mon frère était d’une méchanceté telle que je ne lui ai jamais trouvé de comparaison humaine ». Elle suggère « mais pourquoi ne parle-t-on pas de son alcoolisme dans la présentation ? ». La voix de Betty, qui change, enfle, prend une ampleur surprenante et maîtrisée : « Je te rencontre. Je me souviens de toi. Qui es tu ? Tu me tues. Tu me fais du bien. » C’est un  répertoire chargé qu’elles ont choisi là.  Bruno Boussagol note les temps de paroles de chacune, limite les interventions : « tu as 3 minutes pour présenter le synopsis avec ce que tu sais, toi, de l’histoire ». Des heures de lectures solitaires, puis de présentations/échanges avec le collectif, pour aboutir à caler tout ça, tous ces mots, toutes ces vies, toutes ces histoires, en 45 minutes de lecture publique.

Ce qu’elles en disent  Ça donne du sens à ma vie / Moi aussi, et j’aime la rencontre avec le public / Faire passer ça en dehors du milieu psychiatrique / Pouvoir partager avec le monde extérieur / Ça m’a revalorisée, à mes yeux et à ceux du monde extérieur / Je suis devenue boulimique de livres / On se cultive avec la découverte de nombreux auteurs / Ça m’occupe le cerveau / Une découverte, une aventure. Chantal, Axelle, Renée, Betty

Joëlle ANDREYS