C’était une très vieille maison. Les gouttières de son toit avaient insidieusement fragilisé les poutres, miné les murs et elle s’était écroulée.

 

 

Une vieille demoiselle, dont c’était la maison de famille depuis des générations, pénétrait malgré tout quotidiennement dans les décombres, comme pour  rendre visite à un aïeul qui s’apprête à partir. Elle allait dans la cuisine, la seule pièce encore debout, elle ouvrait les volets qui donnaient sur la rue, des murs apparaissaient alors qui n’étaient porteurs du passé  que par leur rugueuse nudité et par l’ombre portée des meubles qu’on avait déménagés à la hâte.

Au-dessus d’un évier en pierre jaune scellé au mur était resté un vieux miroir désargenté. Un robinet jaune, au bout d’un tuyau en fer, semblait avoir été installé récemment (!) et y faisait mauvaise figure pour avoir pris la place du seau, qui pendant des décennies avait amené l’eau du puits.

Sans y entrer (danger !) on apercevait, par une porte éventrée, deux pièces qui jouxtaient la cuisine, la remise et l’étable, où des poutres s’entremêlaient sur un lit de tuiles brisées. Dans la remise, un petit pressoir sous les décombres rappelait que derrière la maison il y avait eu une vigne et dans la minuscule étable, un collier d’attelage accroché au mur évoquait un cheval, une mangeoire écrasée la place d’une vache et un angle barricadé par de vieilles planches, le coin de la chèvre.

 

Les murs en pisé partiellement écroulés montraient leur base en galet et chaux et, l’un d’eux, retenu par l’énorme tronc d’un vieux houx encore bien vivant, semblait demander grâce…

Et j’imagine (parce qu’elle me l’avait raconté), que la vieille demoiselle, qui était née dans la chambre écroulée de l’étage, y revoyait par la pensée sa mère décédée dans le lit qui fut conjugal, avant que le père, gazé à Verdun, y laissa son dernier souffle.

 

Un matin, une énorme pelle conduite par une main habile prit position et elle bouscula, comme sans forcer, les murs qui tombèrent les uns après les autres dans un nuage de poussière.

Le bruit attira aussitôt les habitants du quartier. En cercle et à distance, le visage fermé, ils regardaient non pas un spectacle, mais un morceau d’histoire locale et un bout d’âme du village qui disparaissaient. En chuchotant on évoquait ça et là le souvenir de ceux qui avaient vécus dans les lieux, le caractère éphémère des choses et de la vie.

 

Le feu qui brûlait les portes et les poutres faisait penser à un foyer funéraire et le pisé qui avait été murs, écrasé et étalé sur la surface libérée, retournait à la terre qui l’avait donné.

Mais la vie reprenait vite son cours. L’espace ainsi dégagé laissait les rayons du soleil éclairer la façade de la maison voisine qui ne les avait jamais reçus, et les fenêtres des chambres d’enfants donnaient dorénavant sur de nouveaux horizons.