Notre société contemporaine semble mettre le corps au centre de nos préoccupations. Les expressions comme « être bien dans son corps », « savoir écouter son corps », « lutter contre le vieillissement », « augmenter les performances de notre corps » se rencontrent à chaque page des magazines de bien être où l’on parle du bonheur comme ce qui commence par le bien être du corps et même ce qui peut suffire à être heureux. Plus la société devient individualiste, plus le corps semble être au centre de notre attention et plus l’image que notre corps donne de nous même est importante à la fois pour les autres et pour nous même.

Dans ce cas la question posée « Le corps est il le mal-aimé de la philosophie » semble une question « inactuelle » et renvoie une image de la philosophie qui considérerait que la sagesse passe par un ascétisme et verrait le corps comme ce qui empêche la liberté de l’esprit, de l’âme et de la pensée. Bref nous pourrions donc dire que la vision « matérialiste » de la société contemporaine du corps s’oppose à une vision «  idéaliste » de la philosophie qui préfère voir en l’homme un être de pensée plutôt qu’un être vivant  s’exprimant par le corps.

Mais, toute réflexion philosophique commence d’abord à s’interroger sur le sens des mots et, en particulier dans le cas de notre question, il s’agit de s’interroger sur la définition que nous donnons du « corps ». Ce n’est qu’à partir de là que nous pourrons répondre à la  question posée et surtout comprendre que la philosophie fait de la question du corps et de sa relation à l’âme, une question essentielle  et parfaitement actuelle et ceci dés l’antiquité grecque…

 

 Le corps objet de la science

Cette question du corps, c’est la science qui semble y répondre de manière la plus claire ou plutôt elle répond à celle du fonctionnement du corps. Comment fonctionne le corps ? Nous verrons que cette question du comment ça marche  est inaugurée par la philosophie cartésienne qui marque le début de la méthode scientifique moderne.

Pour la connaissance scientifique, le corps est un mécanisme  qui obéit à des lois rationnelles qu’il faut comprendre pour guérir les maladies et réduire les souffrances du malade. Le cerveau lui-même fait partie du corps et les progrès de l’imagerie médicale  peuvent tenter «d’expliquer » et de localiser  ce que l’on appelait auparavant « état d’âme » « maladie mentale », « émotion » et qui semblait appartenir au mystère de l’âme humaine. De là nous serions tentés de croire que notre propre identité peut se résumer dans ce corps dont je peux augmenter les performances grâce au progrès de la technique et de la médecine, dont je peux combler les défaillances grâce aux prothèses de plus en plus performantes  qui me permettent de vivre une vie normale quand une partie de mon corps est défaillant.

Nous ne pouvons que nous réjouir de voir comment  les techniques médicales peuvent contribuer à notre bien être et permettent à un corps mutilé de remplir à nouveau ses fonctions  d’autant plus que les neurosciences semblent enlever tout mystère à l’esprit mais il faut dire « semblent » car il y a toujours un questionnement qui restent sans réponse pour la science et qui est celui du qu’est ce qu’un corps ?  Ce qui revient à se demander qu’est ce que la vie ? Cette question survient lorsqu’on se rend compte que le corps n’est pas uniquement le lieu des performances mais aussi  celui de la vie intime, intérieur de l’homme et que l’analogie de l’esprit humain avec l’intelligence artificielle des machines a des limites. Tout simplement parce que le corps dont s’occupe la science est défini en termes de performances alors que notre rapport à notre propre corps est celui de l’être. J’ai un corps mais je suis mon corps dans la mesure où c’est un corps animé par une âme  qui échappe à toute imagerie médicale, qui est ce petit quelque chose qui  fait ma singularité  ce petit presque rien dit Jankelévitch qui va naitre vivre et mourir et qui ne se confond pas avec un autre. La science elle-même dans l’humilité qui en fait sa valeur doit reconnaitre que quelque chose échappe à la réduction du corps à un simple mécanisme et  que l’exploration du cerveau ne peut épuiser la complexité de l’âme humaine et les grands scientifiques rejoignent dans leur effort pour comprendre l’homme les questions métaphysiques propres au philosophe.

On peut employer le terme « âme » dans son sens étymologique pour désigner ce qui anime le corps, souffle  disant les stoïciens. Et la question du corps ne prend un sens en philosophie que lorsqu’elle se situe au niveau de la relation entre l’âme et le corps.

La question du corps en philosophie des grecs à Descartes

En posant la question de savoir si le corps est le mal-aimé de la philosophie, il semble que nous supposons que  la philosophie se place aux antipodes de cette conception  du corps comme mécanisme, comme puissance, comme performance, mais avant de répondre directement à la question voyons comment se pose la question du corps en philosophie et elle se pose dés la naissance de la philosophie dans l’antiquité grecque. La philosophie de Platon voit dans le corps ce qui nous identifie à l’animalité ou plutôt y voit le lieu des pulsions qui sont des entraves à notre liberté. Le corps est le lieu des « passions » et surtout ces passions peuvent nous mener à l’ubris qui est pour les grecs la démesure. Or pour éduquer son âme à la justice cette âme doit prendre ses distances avec le corps dont on devient vite l’esclave (mythe de l’attelage ailé dont le cheval rétif qui entraine l’attelage vers le bas symbolise les passions démesurées du corps). Il faut bien comprendre ici que ce n’est pas la passion ni le corps en lui-même qui est « mal aimé » par la philosophie grecque mais la démesure que les passions mal éduquées peuvent entrainer. Ainsi le tyran qui se croit libre parce qu’il exerce un pouvoir arbitraire est en fait l’esclave de la passion du pouvoir absolu si bien que lorsque son pouvoir s’écroule il n’est plus rien. On pourrait dire que dans la philosophie grecque le corps est l’objet  de méfiance plus qu’il est « mal-aimé » car tout comme Platon qui voit dans l’amour un intermédiaire entre les hommes et les dieux, de même l’épicurisme et même le stoïcisme ne méprisent pas le corps mais pensent que la force de la volonté et la tempérance peuvent permettre  à l’homme de prendre ses distances avec la souffrance engendrée par le corps et non pas de la subir comme une fatalité. Pour la philosophie grecque le corps s’identifie à la vie à la nature et il faut retrouver lorsqu’on l’a perdu cette harmonie de l’esprit et du corps qui est aussi harmonie entre l’homme et le cosmos qui désigne chez les grecs la nature, l’ordre de l’univers. Le rapport entre l’âme et le corps doit être celui de l’harmonie. Le corps n’est pas défini en termes de puissance ou de performance, il doit être l’incarnation de l’âme, son alliée et non son obstacle et surtout le corps qui n’est plus « animé » par le souffle de l’âme n’est plus un corps.

Tout va changer avec Descartes au XVIIème siècle où la philosophie se donne pour tâche d’être au fondement de la science moderne. Il y a une rupture dont nous ressentons les effets entre la pensée qui n’est pas de même nature que le corps. Pour l’expliquer autrement,  la place de l’homme chez les grecs c’est d’être au centre du cosmos dans une relation harmonieuse, pour Descartes l’homme est avant tout une pensée qui se situe devant la nature qu’elle ne déchiffre plus mais qu’elle veut expliquer et dominer. La science n’est plus une contemplation de la nature comme elle l’était chez les grecs mais elle devient la puissance de la raison humaine qui peut expliquer rationnellement les mécanismes de la nature. En séparant ainsi pensée et nature Descartes assimile le corps de l’homme à un mécanisme dont on va pouvoir expliquer le fonctionnement comme on démonte les rouages d’un automate. Descartes préfigure l’analogie que l’on fait entre le cerveau et l’intelligence artificielle à la différence que pour lui, la pensée ne se réduit pas au cerveau .     En fait Descartes démystifie le corps en l’identifiant à la nature dont il faut connaitre les lois pour la dominer. Dominer par l’esprit et la connaissance mais aussi se rendre « maitre et possesseur de la nature ». On entre dans une nouvelle conception de la science comme puissance sur la nature. L’homme s’inscrivant dans le cosmos disparait  au profit de l’homme devant le cosmos qu’il essaye de dominer en expliquant son fonctionnement. Ce dualisme  cartésien qui semble radical mais qui est surtout un protocole permettant la naissance de la science moderne peut effectivement induire que le corps est le mal-aimé de cette philosophie puisqu’il est réduit à un mécanisme. Mais si Descartes le définissait ainsi pour faire ressortir la toute puissance de la pensée, le courant transhumaniste contemporain le reprend en éliminant tout simplement la suprématie de l’âme sur le corps qui devient à lui seul l’identité de l’homme. Autrement dit l’homme n’est qu’un corps réduit à des performances que l’on va d’abord augmenter par des techniques de plus en plus fines à tel point que l’on va pouvoir se passer du corps lui-même qui montrent des défaillances  et construire une « humanité sans hommes » le robot pouvant être plus performant  que l’homme lui-même. L’intelligence artificielle pouvant surpasser celle de l’homme. Ce n’est pas de la science-fiction c’est ce qui se passe actuellement dans le monde du travail. Sorte de déshumanisation progressive du travail qui obéit à une rationalité de puissance aveugle.

 

Le corps comme le mal aimé de la technologie moderne, le corps comme le bien-aimé de la philosophie qui réagit contre la déshumanisation du travail

La dérive transhumaniste considérant le corps du point de vue des performances qu’il peut ou non réaliser, se retrouve dans la manière dont on considère le corps de l’homme au travail. Il y a un mépris dans la conception moderne du travail de « ce que peut le corps de l’homme ».  Cette formule de Spinoza  affirme  que « l’on ne sait pas ce que peut le corps » sous entendant qu’il pourrait y avoir une pensée du corps qui échappe à la conscience humaine et c’est ce qu’on oublie dans le courant transhumaniste… Et ce mépris le plus souvent inavoué et même inconscient se reflète dans le clivage que l’on fait naturellement entre travail intellectuel et travail manuel. Or, la philosophie du travail notamment celle que l’on trouve chez Simone Weil qui a fait l’expérience de la condition ouvrière afin d’examiner où était vraiment les causes de l’aliénation de l’homme par le travail afin de définir ce qu’est un travail humain digne de ce nom, refuse cette séparation et considère que l’effort du corps dans n’importe quel travail est lié à une pensée. Le plus humble des travaux, ne serait ce que balayer une pièce, suppose une pensée organisant la manière dont on peut être le plus efficace.  Séparer le travail manuel de la pensée c’est en quelque sorte réduire la formidable capacité d’invention que suppose la main de l’homme  et la séparation entre travail manuel et travail intellectuel peut occulter ce pouvoir créateur de la main et réduire l’intelligence à des capacités purement abstraites ce qui est une grave erreur. C’est ainsi que Heidegger dit que « Penser est peut être  simplement du même ordre que travailler à un coffre. C’est  en tout cas un travail de la main. La main est une chose à part. La main comme on se la représente habituellement, fait partie de notre organisme corporel. Mais l’être de la main ne se laisse jamais déterminer  comme un organe corporel de préhension, ni éclairer à partir de  là…Seul un être qui parle, c’est-à-dire pense, peut avoir une main et accomplir dans un maniement le travail de la main… Toute œuvre de la main repose dans la pensée »

Mais il ne faut pas  confondre le travail ou le corps de l’homme est réduit à un simple rouage qui doit se plier au rythme d’une machine et le travail véritablement humain. Ainsi lorsque Simone Weil dans les années 30 lit l’ouvrage de Taylor qui veut inventer « une  science nouvelle »  consistant à diviser au maximum le travail sur les chaines de production afin que les ouvriers n’aient jamais à penser à ce qu’ils font ce qui suppose qu’ils iraient de plus en plus vite n’ayant pas à perdre du temps à penser à ce qu’ils ont à faire avant de l’exécuter, elle est stupéfaite car c’est le comble de l’esclavage pense t elle puisque le corps vivant de l’homme est traité comme un instrument  de la matière inerte. Alors que le véritable travail humain dit elle suppose à la fois un effort du corps mais aussi un temps de pause où l’homme peut contempler son travail, tout travail  suppose un commencement et une fin pour que l’on puisse contempler le travail dans son ensemble, voir à quoi il a abouti, on a besoin dit Simone Weil « d’habiter le lieu du travail » et de rester maitre du temps de notre travail, or la cadence infernale du rendement  transforme déshumanise le travail et l’home s’épuise dans des gestes qui n’ont plus de sens pour lui.

Le taylorisme nous parait lointain cependant  les nouvelles  technologies procèdent de la même manière car l’accroissement de la production  et le fait qu’il faille travailler de plus en plus vite sont toujours dans cette même perspective du travail  qui oblige le corps de l’homme à se plier aux cadences et à se séparer artificiellement de toute initiative créatrice.

Ainsi peut-on prendre le travail de l’entrepôt comme exemple. L’entrepôt est un lieu clos de l’extérieur on ne peut imaginer ce qu’il s’y passe, souvent la lumière y est artificielle et c’est contrôlé à l’entrée. La manutention demande des efforts corporels assez pénibles mais jusque dans les années 2000  le travail supposait une certaine relation entre le personnel qui pouvait tout en circulant dans l’entrepôt échanger quelques mots et coopérer. On pouvait aussi voir l’aboutissement du travail  et cela exigeait un certain savoir faire. Une salle de repos permettait aux ouvriers de faire leur pause et d’échanger quelques paroles. A partir de 2000 le personnel a été équipé de commande vocale qui, comme une sorte de GPS guide le moindre geste de l’ouvrier qui n’a plus à cocher sur le papier la tâche qu’il a à faire mais qui doit simplement taper un numéro sur un clavier pour indiquer que l’ordre a été exécuté. Tout ceci est relié à un ordinateur central que le surveillant contrôle sans qu’il ait à se déplacer. Donc travail éclaté en gestes répétitifs qui deviennent d’autant plus durs qu’ils ne sont soutenus par aucune pensée d’un travail collectif solidaire dont le fruit peut être « contemplé » dirait S Weil. La notion de savoir faire n’a plus aucun sens, les relations humaines si nécessaires à la motivation du travail sont absentes et le personnel est sans cesse renouvelé et de plus en plus jeune. En plus les pathologies et les accidents que produit ce genre de travail sont mises sur le compte du style de vie de l’individu et non de l’organisation du travail et comble du comble les manageurs pensent munir les ouvriers d’une sorte d’assistance mécanique qui leur permettraient d’accompagner les gestes les plus pénibles et répétitifs…. Le rêve étant de supprimer l’homme et d’automatiser complètement l’entrepôt…

Cet exemple montre comment le corps dans les nouvelles technologies est vue comme un simple outil de production et la philosophie du travail offre une résistance à cette vision mécaniste du corps complètement asservi à une cadence qui ne correspond pas au rythme de la pensée en harmonie avec le corps. Loin d’être le mal aimé de la philosophie, le corps dans la réflexion sur le sens du véritable travail humain est au centre des préoccupations  des philosophies comme celle de Nietzsche et du courant phénoménologique et il est  même doué d’une forme de pensée comme le supposait Spinoza grand précurseur de l’investigation freudienne de l’inconscient. Il est de la tâche de la philosophie contemporaine de réhabiliter le corps dans sa juste dimension, il ne faut ni l’idolâtrer ni le mépriser.

En conclusion

On peut avoir l’impression que la philosophie est un pur exercice intellectuel qui ne s’occupe pas du corps ou le considère avec un certain mépris mais si la philosophie donne une place prépondérante à la pensée réflexive qui semble être  ce qui différencie l’homme de l’animal, il ne faut pas en conclure qu’elle ne s’occupe pas du corps dans le sens où la condition humaine suppose que tout esprit est incarné et que, plus on nie le  corps, plus son exigence se fait entendre de manière parfois perverse. L’homme n’est ni ange ni bête disait  Pascal, il n’est ni un pur esprit, ni un pur animal. Ainsi il faut remarquer que même les grands mystiques dont on pourrait penser qu’ils se détachent du corps considère plutôt le corps comme ce qui accompagne l’état de grâce dans lequel ils se trouvent, un peu comme le corps et le visage d’une personne sont transfigurés par la grâce de l’amour. Ainsi le corps n’est un corps humain que parce qu’il est habité par la pensée ou si l’on préfère par l’âme. Et il est impossible de  se penser et de penser les autres comme êtres désincarnés. J’ai un corps sur lequel je peux agir mais ce que je suis est inséparable de ce j’exprime par mon corps.

compte rendu du café philo du 9/12, animé par Geneviève  Fabre Ringborg à la médiathèque La grenette à Yssingeaux