Supposer est une activité naturelle, comme à chaque fois, tout est question de mesure. Dès nos premiers instants de vie, on a supposé pour nous : je pleure, ma mère suppose que j’ai faim, que ma couche est pleine… alors je suis changé, puis nourri. Cette attention m’apaise. De mon statut d’immature, je ne peux signifier à ma mère autre chose que mon déplaisir. En grandissant, je traverse d’autres moments de tension désagréables inédits, et l’on s’empressera d’en supposer l’origine à ma place. C’est rassurant pour celui qui suppose : en posant une cause connue, une solution s’impose naturellement. Souvent on tombe quasiment juste, souvent aussi des conclusions/solutions qu’on tire de ces suppositions naissent les incompréhensions.

« Jamais moi sans toi », titre d’un des livres d’Alberto Eiguer ; il y explique les jeux de projections, les conditions et aléas de la construction de l’identité. Ici, on serait plutôt dans un « jamais toi sans moi ». L’existence et les comportements de l’autre seraient conditionnés par ce que nous pouvons en comprendre ; insupportable que l’autre ait un comportement ou des paroles qui m’échappent ! En premier lieu, il y a ces jeux de miroirs réciproques. Si l’autre échappe à ce que j’attends de lui, il me met en danger en activant cette part d’étrange en soi très fortement anxiogène. Luttant contre ce danger, naturellement on l’élimine, on comble le vide de sens avec tous nos réflexes de défense en alerte, la supposition est alors souvent lapidaire et finit de donner corps à notre scénario négatif.

Ne pas faire de supposition demande alors de pouvoir supporter nos illusions déçues, de prendre de la hauteur et d’accepter son ignorance. Observons ce solipsisme ordinaire malmené par notre culture de performance : il faut penser juste et ne pas laisser de place au doute, sauf que je ne peux penser qu’avec mes propres représentations.

J’appelle donc Socrate et Aristote à la rescousse pour autoriser le doute et l’ignorance à revenir faire partie de notre logique de perception du « hors de soi ».

Le mot le plus juste qui me vient c’est l’accueil. Ne pas supposer serait accueillir l’autre dans sa différence et non pas l’attendre là on l’on a envie qu’il soit. Pas facile tous les jours!