Le texte sur des projets de création de microcentrales hydroélectriques paru dans le précédent numéro de STRADA (STRADA n°44 p10) a fait réagir avec plus ou moins d’affect quelques-uns de nos lecteurs. Certains ont félicité le courage de la rédaction à publier des avis peu consensuels. D’autres nous ont jugé manquant de cohérence : « Quand on prône un mix énergétique, on ne critique pas des projets qui vont dans ce sens, même si ils sont imparfaits ; ce n’est pas bon pour l’image de l’écologie. » Des lecteurs nous ont rappelé que si la production de micros centrales hydroélectriques est couplée à des projets locaux, durables et réfléchis, alors elle peut être une bonne alternative au pétrole. Nous partageons ces courriers éclairés avec vous. JA

POUR RAPPEL

L’avis de Françoise Quintin

Françoise Quintin
Françoise Quintin

Françoise Quintin, habitant au bord d’un ruisseau concerné par un projet controversé de construction de microcentrale hydroélectrique, affirmait :

« l’énergie produite à partir de l’eau est renouvelable, elle n’est pas pour autant écologique ». La lanceuse d’alerte pointait du doigt quelques-uns des effets pervers de projets d’installations en Haute-Loire de micro centrales privées sur des cours d’eau de faible débit : La Desge à Chanteuges, la Gazeille au Monastier, l’Auze à Yssingeaux et Saint Jeures. La totalité de son texte : ici

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L’avis de Jacques Villevieille

Jacques Villevieille
Jacques Villevieille

Jacques Villevielle, gérant de Météor et de la SCIC ERE 43, développeur d’énergies locales, à Yssingeaux.

F. Quintin écrit : « mais aujourd’hui produire de l’énergie pour continuer à consommer plus ou autant n’est pas la solution. La solution réside dans l’économie d’énergie. Consommons en éco-responsables ! »

“En théorie, j’aime bien cette idée mais en pratique, j’y trouve un petit coté dogmatique. J’ai bien peur que LA solution n’existe pas. À 7 ou 8 milliards d’individus vivant sur cette terre, il va falloir faire du ‘en même temps’ à la puissance dix :  chercher à faire des économies d’énergie mais aussi mettre de la modération dans les désirs, accepter des compromis technologiques, développer l’économie sociale et solidaire, insérer de la démocratie participative… des actions certes imparfaites, mais bien concrètes, tout en laissant à chacun une part de soleil. »

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L’avis de Franck Gire

Franck Gire
Franck Gire

Franck Gire, propriétaire d’une micro centrale hydroélectrique

“Je suis producteur par conviction. J’ai bien conscience des limites et des impacts de cette production mais aussi de ses atouts assez uniques.

Je suis persuadé que nous devons amorcer le plus rapidement possible la décroissance de consommation énergétique, et amorcer la désintoxication de l’humanité aux hydrocarbures. Cette décroissance doit s’accompagner de projets locaux de production d’énergie renouvelables de toutes tailles. C’est ainsi que nous améliorerons la résilience de nos territoires (NDLR : la capacité à supporter les aléas de production énergétique) et amortirons quelque peu la réduction de consommation énergétique à venir.

L’hydroélectricité a de nombreux atouts :

  • très faible énergie grise,
  • rendement de conversion énergétique très élevé,
  • fait travailler des entreprises locales (terrassement, maçonnerie, fabrication turbines et alternateurs, électriciens, mécaniciens, chaudronniers…),
  • une production régulière, prédictible et bien en phase avec la consommation surtout dans le Massif central ou les débits sont plus élevés en hiver, quand la consommation électrique est la plus forte…

Je ne cherche pas à opposer les énergies renouvelables les unes contre les autres mais à les mettre les unes aux côtés des autres. Il n’existe malheureusement pas une solution miracle qui ferait cesser l’exploitation des hydrocarbures. »

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L’avis de Martin Arnould

Martin Arnould
Martin Arnould

L’avis de Martin Arnould Secrétaire Le Chant des Rivières. Membre du Comité National de l’Eau. Ancien chargé de programme ‘Rivières Vivantes’ au WWF-France et à ERN / SOS Loire Vivante

 “Divers projets de micro-centrales agitent l’opinion en Haute-Loire, et largement au-delà. Pourquoi ? Il ne s’agit pas de remettre en cause fondamentalement l’hydro-électricité. C’est une énergie renouvelable, indispensable au fonctionnement de nos sociétés industrielles et qui contribue à sortir d’une économie basée sur les énergies fossiles.  Mais c’est aussi une énergie qui n’est pas forcément écologique, car elle porte souvent des atteintes graves à la biodiversité des milieux aquatiques d’eau courante.

En effet, un barrage hydroélectrique fragmente un cours d’eau. Il modifie de ce fait le fonctionnement de la rivière en altérant le transit des sédiments, et parfois son régime. En conséquence, il appauvrit les populations liées aux milieux d’eau courante, voire peut les faire disparaître, comme les saumons qui ont quitté depuis longtemps la Loire en amont du barrage EDF de Grangent. Un barrage contribue souvent à altérer, voire dégrader la qualité de l’eau. Il peut porter préjudice au tourisme lié à la pêche, générateur de revenus pour les territoires. Bref, l’hydroélectricité n’est pas neutre pour le milieu naturel, pas ‘écologique par nature’ et pas forcément bonne pour la création de richesses durables dans le monde rural. Certes, les dégâts potentiels sur les milieux liés à des projets de microcentrales tels que ceux de Chanteuges, sur la Desges ou le projet sur l’Auze, non loin de Saint Jeures, sont moindres que ceux de grands barrages comme Lapalisse ou Poutès. Tout le monde le comprend. Mais, dans un contexte de très profonde artificialisation des rivières partout en Europe, avec en France au moins 2 300 centrales hydroélectriques répertoriées, en plus des milliers d’autres ouvrages ayant d’autres destinations (irrigation, eau potable, « contrôle » des inondations), il nous faut porter un autre regard sur la valeur des ultimes rivières naturelles, intactes.

En plus, dans la mesure où nous connaissons, aujourd’hui, d’autres manières de produire de l’électricité renouvelable (éolien, solaire, biomasse) et commençons à moins la gaspiller (efficacité énergétique), nous pouvons apprendre à faire les bons choix, ensemble. Sans polémiques inutiles, avec cette conscience aiguë que nous devons créer de l’activité économique durable dans le monde rural et laisser à nos enfants en Haute-Loire au moins quelques rivières en excellent état écologique. Avant de construire une nouvelle centrale, il est important de remplir deux conditions.

1. Il faut un large débat public,

permettant au citoyen de comprendre les enjeux d’aménagement de leur territoire, qui ne peut plus se décréter ou bénéficier aux seuls intérêts particuliers. À ce titre, la procédure d’enquête publique est insuffisante, voire obsolète.

2. Ensuite, sur le plan technique, de la réponse au défi de la transition énergétique, il faut des études globales pour mesurer le contexte local de production, distribution, consommation de l’électricité.

Empiler de manière désordonnée des petites unités de production hydroélectriques, sans vision globale, déresponsabilise les personnes et les communautés locales. Dans les projets qui ont été soumis à l’avis des riverains, pêcheurs, ONG, élus, populations en Haute-Loire ces dernières années, aucune de ces conditions n’est respectée. Il est donc essentiel de s’y opposer, pour faire monter le niveau de culture démocratique et technique et réussir la transition écologique. Restaurer une rivière abimée coûte beaucoup plus cher que la préserver.  Les scientifiques nous le disent : conserver ses « services écosystémiques », préserver sa biodiversité sont une « assurance vie » pour nous et les générations futures. Il y a d’autres moyens pour développer l’attractivité d’un territoire que reproduire le modèle du passé et aménager lourdement les rivières comme nous le faisons depuis 150 ans. Produisons mieux, utilisons mieux. Restaurons nos rivières abimées, soyons les gardiens de leur beauté. Et, surtout, dialoguons, dialoguons, dialoguons !