Comment construit-on une librairie ?
C’est simple : prenez un local, achetez des étagères et ensuite rangez des livres dessus.
C’est un peu triste, non ? Et si on faisait autrement ?

Est-ce parce que je viens de Bretagne, région qui concentre le plus de cafés-librairies en France, que m’est venue un jour l’idée saugrenue d’ouvrir une librairie-bar à vin en Auvergne, où je vis depuis dix ans ? Cette idée a cheminé, bifurqué, reculé, avancé pendant des mois et a pris corps à la Chaise-Dieu.
Je ressentais le besoin de travailler près de mon domicile, de limiter les trajets en voiture. J’avais l’envie d’implanter ma librairie en milieu rural et qu’elle puisse être à la croisée des idées et des talents qui y poussent. Ouvrir une librairie sur la plateau de la Chaise-Dieu, c’est d’emblée faire partie de la vie locale, s’inscrire dans des réseaux qui y existent depuis longtemps. Des cafés comme le Blizart* par exemple sont très inspirants, dans leur façon d’insuffler des initiatives, de créer des rencontres, toute l’année.
J’avais envie enfin de lier deux univers que j’aime, le livre et le vin, qui tous deux font appel à notre sensibilité et écrivent le monde à leur façon. J’imaginais de créer un lieu le plus accueillant possible, ne pas faire une librairie élitiste mais un endroit chaleureux, gourmand, curieux, attentif. Pour cela, l’activité bar à vin-café me semblait jouer un rôle essentiel en venant dépoussiérer l’image un peu sérieuse ou intimidante qu’évoque souvent la librairie.

Une rénovation écologique

La chance était de mon côté et le local a été vite trouvé, plein sud, place de la Fontaine, juste en bas de l’abbaye. C’était une ancienne supérette de 130 m² avec une grande réserve. L’intérieur était glacial : un cube froid, entièrement doublé des murs au plafond, sans chauffage ni isolation, aux huisseries en simple vitrage aussi vieilles que moches. On en oubliait que l’immeuble datait de la Renaissance, tout sentait les années 80.

Pour fêter la fin d’année 2019, on a commencé par tout casser avec l’aide de mains amies, et ensuite, avec Julien, mon compagnon, nous avons réfléchi. Une chose était claire, tout de suite : ce local, nous voulions le rénover en matériaux écologiques, le rendre le plus possible économe en énergie, bref, prendre soin, même si ce n’est pas notre logement mais un commerce.
Derrière un mur doublé, nous avons mis à jour la cheminée oubliée et quelques vieilles et belles pierres. Le plafond mis à nu, nous avons découvert de la fibralith (plaque coupe-feu à base de bois et béton) toute grise et triste. Qu’à cela ne tienne ! J’ai fabriqué des litres de peinture à la farine, rouge ! bleu ! jaune ! des pigments et de la couleur ! Cette peinture est magique ! Et le tour était joué, pour 70€, les 130 m² de plafond ont été repeints.
Les murs ont été isolés en laine de bois, sur 16 cm d’épaisseur pour les plus froids. Les normes coupe-feu nous ont contraint à poser du placoplâtre, que le confinement qui commençait m’a laissé tout le loisir d’enduire…
Nous avons choisi d’isoler (phoniquement et thermiquement)
le sol avec des granulés de liège expansé, et de poser ensuite du parquet de pin local.
Un
poêle à granulés a pris place dans l’ancienne cheminée.

Le local commençait à être vraiment beau, surtout avec les nouvelles huisseries qui venaient d’être installées. Les traces de l’ancienne supérette avaient belle et bien disparu.
En mai, nous avons commencé à construire le mobilier, patiemment, à la maison, dans notre atelier d’amateur, avec du hêtre altiligérien et les ami-e-s déconfiné-e-s qui aimaient titiller la menuiserie. Chacun et chacune apportait ses talents, ses idées, son grain de folie. Par exemple : cintrer le hêtre pour doubler une très grande alcôve et accompagner ses formes…

Une librairie autrement

La librairie s’appelle Dans la forêt, du nom d’un superbe roman de Jean Hegland, paru aux éditions Gallmeister. Une histoire de femmes coupées du monde, au milieu des bois, un roman puissant sur la nature et ses forces.

La librairie se veut généraliste, mais avec un choix affirmé d’ouvrages sur l’écologie, le jardin, les grands espaces. Elle a pris forme en plein confinement, un peu coupée du monde elle aussi, et le choix de matériaux de rénovation écologiques et durables n’en est devenu que plus pertinent. Je me suis souvent dit que ce choix d’éco-construction, d’autonomie, et de collectif me donnait de la joie et de la confiance pendant les moments de doute, alors, vous voyez bien, on peut faire une librairie autrement !

Stéphanie DUBERTRET

A LA CHAISE DIEU – Dans la forêt

On y lit, on y boit, on y vit. La librairie est indépendante, et généraliste, avec une attention particulière portée à l’écologie, le jardin, la décroissance, la littérature des grands espaces, bref, tout ce qui peut nous inspirer et nous aider à penser et faire le monde autrement, pour les petits comme pour les grands.
Le vin est sans pesticides ni OGM.

stéphanie 1

Place de l’Eglise
04 71 06 17 28
www.librairiedanslaforet.com

*Café Blizart est un bar et p’tit resto qui propose des soirées à thèmes, avenue de la gare à La Chaise-Dieu.

Une rénovation en eco-matériaux, auto-construction, archi-motivation, pour un chouette résultat.