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La première fois que j’ai rencontré Michel Tilière, dit « Mikey », c’était au cours d’une randonnée : plus rien à manger dans le sac à dos, et nous voici à l’entrée du charmant village de Solignac sur Loire, après avoir admiré les magnifiques cascades de La Beaume. Arrivés sur la place Marchédial,  j’aperçois, caché derrière un mur de bouteilles de gaz, le fronton d’une petite épicerie… Nous voilà sauvés !

Après avoir contourné le mur de bouteilles de gaz et être passée devant quelques jardinières hétéroclites, posées ça et là, garnies de fleurs non moins hétéroclites, je passe la porte de l’épicerie, déjà ouverte…
C’est un peu sombre, et au premier regard, il y a un sacré bazar ! Chaque espace est occupé et on trouve de tout, du sol au plafond, posé, suspendu, rien ne manque, pas même une charentaise, sur une étagère en hauteur, sortant esseulée de sa boîte…
L’ensemble dégage cependant une certaine sérénité, un parfum d’antan, un charme certain ! D’emblée je me sens bien, et ce sentiment est vite conforté par les échanges que nous allons avoir avec le propriétaire des lieux, confortablement enfoncé dans un fauteuil de bureau derrière sa banque, entouré de piles de livres, d’une collection de pendules pas toutes à l’heure, de photos personnelles et de la région…

Son allure contraste un peu avec le décor ! Barbe blanche et yeux bleus malicieux, langage châtié, il ponctue presque toutes ses phrases avec des citations de philosophes, poètes, et écrivains ! Son ton est chaleureux, sa voix a des accents de Michel Galabru ! L’homme est un humaniste, s’intéresse à tout, à vous, aux autres ; il semble heureux d’être à SA place. Ca fait du bien ! J’ai envie d’en savoir plus sur lui, et après avoir acheté quelques  subsistances, dont un sublime fromage aux artisous, je prends congé et me promets de prendre RV plus tard avec lui…
J’ai bien fait ! La vie de Michel Tilière est un exemple d’« aptitude au bonheur », à conseiller de toute urgence à tous les insatisfaits et grognons de toutes sortes !
Mikey annonce sans détour son âge : 76 ans, dont 52 ans, 3 mois et 6 jours passés dans son épicerie de Solignac ! Mais… et la retraite ?! « Je ne me sens pas concerné ! Philosophiquement, la retraite n’est pas l’aboutissement d’une vie. L’épicerie n’est pas un travail pour moi, c’est une passion ! »… « Que voulez-vous, tous les jours passés dans mon épicerie sont pour moi un bonheur renouvelé ! ». Bonheur de voir et de discuter avec ses clients, des plus jeunes aux plus âgés, de leur rendre service, de partager leurs joies et leurs peines. A ce sujet il me dit : «  Il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre, prendre du recul dans toute situation. Il n’y a rien de plus beau que d’accepter l’autre… » .
Au sujet des enfants, il me dit qu’ils adorent venir dans son épicerie, et qu’il en profite toujours pour les faire réfléchir ! « Combien serez-vous à midi ? Crois-tu que tu en auras assez ? Combien dois-je te rendre ? » Il est un peu peiné quand il me parle d’éducation :  « Elle n’est pas assez ouverte sur la vie ! Il faudrait arrêter de spécialiser l’éducation : l’école devrait être une ouverture sur la vie, car c’est la vie qui nous apprend tout… »

On sent aussi chez lui une certaine nostalgie de son éducation, à propos de ses instituteurs, dont il n’a oublié ni les noms, ni les poésies qu’il a apprises avec eux, dont une de Victor Hugo, « A une jeune fille », qu’il me récite de mémoire !  « Ils nous apprenaient le beau langage… »
Mais ce petit nuage nostalgique disparait très rapidement quand je m’intéresse à ce qui l’entoure derrière sa banque : d’où vient donc cette insolite collection de pendules ?!…
«  Ce sont des cadeaux de clients, enfin je les considère plutôt comme des offrandes... »
Et cette photo de la statue de Notre Dame de France au Puy en Velay ? « Je vais être clair avec vous : je suis catholique, pratiquant, et fier de l’être ! »
Je lui demande ensuite de me parler de tous ces livres qui l’entourent, posés à même le sol en plusieurs piles.  Il me montre un livre de Sénèque, la « Bibliothèque de la sagesse », dont il me cite une phrase, extraite du « Traité sur la colère » : « L’homme de bien ne s’emportera pas… »
Je vois également, accrochées au mur, plusieurs photos : des photos de famille ? Oui, un de ses neveux avec qui il aime faire du quad. Et au fait, la famille ? « Petit dernier » d’une fratrie de cinq enfants, il me confie qu’il est célibataire, qu’il aime son indépendance, qu’il a repris l’épicerie à la suite de sa maman, Louise Tilière, et qu’il s’est beaucoup occupé d’elle à la mort de son père…
Je l’interroge aussi sur les plantes vertes autour de lui, devant sa vitrine : « J’aime beaucoup les plantes, et…elles me parlent ! Quand je m’approche d’elles, j’ai des remerciements… ».

Je le questionne aussi sur ses jardinières à l’entrée du magasin, vides en ce début de printemps : « Que voulez- vous, chaque année je me dis que c’est la dernière fois que je les garnis, car ça me donne trop de travail, mais je crois que cette année encore, je vais le faire ! »
Puis viennent quelques questions sur son épicerie : où achète-t-il ses produits ? Il se lève une fois par semaine à 5h du matin, car il tient à choisir lui-même ses fruits et légumes dans un dépôt du Puy en Velay. Avant, il y allait plus souvent. Pour le reste de ses produits, il fait sa commande par téléphone, depuis que son voyageur de commerce est souffrant, puis se fait livrer. Et l’ordinateur pour la commande? « Ah non ! Je préfère écrire mes listes à la main !»
Et côté loisirs ? Il me montre fièrement sa carte de correspondant de La Tribune, et j’apprends qu’il a aussi été correspondant de l’Eveil et de l’Auvergnat de Paris ! Et puis notre homme n’a pas seulement la tête bien faite, mais fait aussi partie des sportifs : «  Cette année, ça fait 50 ans que j’ai ma licence de foot, que je prends auprès des jeunes, et j’ai arbitré toute ma vie ! » Il me parle aussi d’un voyage en Lybie qui l’a marqué, car il a reçu 2 honneurs : avoir le privilège d’être assis à la table du conseil d’un village, et avoir été le seul à qui l’on n’a pas demandé ses papiers, car on l’a pris pour un  « shibani », qui est l’équivalent d’un sage….

Toutes nos discussions ont été ponctuées de rires, de belles phrases, avec cet homme gourmand de la vie. Je n’ai pas très envie de le quitter, mais je dois reprendre la route. Je repense à ce qu’il m’a dit au téléphone, quand on a essayé de trouver un moment pour ce RV : «  Vous voyez madame, la différence entre vous et moi, c’est que moi, j’ai tout mon temps ! »…A ce moment précis, je me dis que les habitants de Solignac ont bien de la chance d’avoir un tel épicier, qui a toujours du temps pour les autres… 

Photos : Lucien Soyere

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