Soit le dialogue suivant :
Le client : Bonjour, auriez-vous un vin rouge, sympa, sur le fruit, pour amener chez des amis ?
Le caviste : Avec grand plaisir, nous venons de recevoir un vin du Liban…
Le client : Alors là, je vous arrête tout de suite ! Donnez-moi un vin Français ! Il y a assez de vignes en France pour ne pas aller en chercher à l’étranger !
Ce dialogue, auquel j’ai été maintes fois confronté, me laisse perplexe.

Mykolas

Si la culture locavore est passionnante et répond véritablement à un besoin d’équilibre et de réappropriation de nos paysages et de notre culture rurale, elle pose un certain nombre de problèmes. Le premier étant que si nos amis « étrangers », pour la plupart aujourd’hui producteurs (Allemagne, USA…), pensaient comme nous, la moitié du vignoble français disparaîtrait, étant donné les volumes que nous vendons à l’export…
Et puis, comme le soulignent les économistes, la culture de proximité est intéressante mais elle peut être aussi sclérosante si celui qui est à côté de vous, par manque de comparaison, produit quelque chose de tout à fait banal, comme la plupart des vins régionaux à destination touristique. Pour paraphraser
Jean de Florette, « Cultiver local » ne veut pas dire « cultiver de l’authentique ».
Cette notion de « vin français » me déstabilise d’autant plus que les personnes défendant la production patriotique sont pour la plupart loin d’être des défenseurs d’un patriotisme acharné. Alors quoi, d’où vient cet attachement viscéral à cette notion de « vin français » ? D’un évident besoin d’enracinement au milieu d’un monde hyper citadin en perte de repères ?

 

Mais enfin, qu’est-ce que ‘le vin français’ ?
Une idée ? Une marque ? Un goût particulier ? Je dirais qu’à l’image de notre modèle de société, le « vin français » représente une certaine manière de concevoir la vie et les humains, qu’il est le fruit d’une expérience et d’une histoire. Encore que le vin français, dans sa substance, ne peut être que le reflet de ceux de nos vignerons qui respectent les éléments de leur environnement, ces éléments qui donneront au vin ses notes toutes particulières et que nous appelons « le terroir ». La culture de la vigne vient d’Orient, elle s’est installée en Croatie, puis en Grèce, en Italie, et, bien après la conquête des Gaules, en France. Si pendant ces cinquante dernières années
on a pu avoir l’impression d’être le seul pays viticole au monde, nous sommes aujourd’hui un parmi tant d’autres. Et, chez nous comme ailleurs, coexistent plusieurs types de viticultures. L’une est faite d’offres, respectueuses de l’environnement et de son histoire, révélatrices du terroir et des hommes qui le font.
Une autre a un caractère industriel, l’ambition de fournir du bon standard au plus grand nombre, elle est passionnante du point de vue des techniques. Et, enfin, on trouve la viticulture de ceux qui n’ont rien compris et qui s’attachent à leur identité pour combler leur absence de maîtrise, de technique et de stratégie.

 

Vous l’aurez compris, je suis sensible à ce qui est beau et bon quelle que soit son origine, et autant fasciné par un Rayas de Châteauneuf-du-Pape que par un vin de la Sadie Family en Afrique du Sud – pour Eben Sadie, « Découvrir des vins d’ailleurs ce n’est pas renier sa culture, c’est entretenir sa passion »… –, ou encore par un vin d’Alvaro Palacios, le « vinificateur le plus sensationnel d’Espagne », en Catalogne. Leurs exigences sont les mêmes et ces vins s’adressent à tous ceux qui, tel le sage chinois, souhaitent faire les plus grands voyages, un verre à la main, au fond de leur jardin.
Dans ces cas-là, on va loin, il n’y a que le verre qui est à pied.

Vincent LEGRAND